Pendant cent cinquante ans, l’Occident a cru que l’histoire avait un sens : toujours plus de démocratie, toujours plus de libertés, toujours plus d’ouverture. La chute du mur de Berlin semblait avoir définitivement consacré la victoire de la démocratie libérale. Pourtant, depuis 2020, tous les grands indicateurs internationaux montrent un recul rapide des libertés publiques. Cette évolution est généralement présentée comme une montée du populisme ou de l’autoritarisme. C’est probablement une erreur d’analyse. Nous assistons peut-être à quelque chose de beaucoup plus profond : le retour mondial de la réaction. Non pas un simple conservatisme, mais la volonté assumée de revenir vers un passé idéalisé. De Donald Trump à Vladimir Poutine, d’Erdogan aux nouveaux mouvements identitaires européens, le monde semble entrer dans un cycle historique que nous pensions définitivement révolu.
Par Eric Lemaire , entrepreneur.
Lorsque la démocratie était une exception
En 1869, la démocratie libérale était une curiosité historique.
La France vivait sous le Second Empire de Napoléon III. L’Allemagne n’était pas encore unifiée mais dominée par la Prusse. L’Empire austro-hongrois s’étendait au cœur de l’Europe. La Russie était celle des Romanov. La Chine appartenait encore aux Qing. L’Italie et l’Espagne étaient des monarchies. L’Amérique du Sud oscillait entre caudillos, oligarchies, dictatures militaires et guerres civiles. L’Afrique était presque entièrement colonisée.
Les véritables démocraties pouvaient se compter sur les doigts d’une main. Les États-Unis constituaient une république déjà puissante mais encore profondément marquée par les conséquences de la guerre de Sécession. Le Royaume-Uni demeurait la référence du parlementarisme, même si le suffrage universel était loin d’y être pleinement réalisé.
Autrement dit, pendant l’immense majorité de l’histoire humaine, la liberté politique n’a jamais constitué la norme. Elle fut l’exception.
La parenthèse enchantée
Après la Seconde Guerre mondiale, puis surtout après la chute du mur de Berlin, une idée s’impose progressivement.
L’histoire aurait enfin trouvé sa destination.
Les dictatures reculent. Les empires disparaissent. Les frontières commerciales tombent. Internet promet une information libre et universelle. Les échanges économiques deviennent mondiaux. L’Union européenne s’agrandit. La Chine rejoint l’économie de marché. La démocratie semble avancer partout.
Francis Fukuyama ira jusqu’à parler de « fin de l’Histoire ». Nous avons sincèrement cru que le progrès politique était devenu irréversible.
Nous nous sommes trompés.
Depuis 2020, les libertés reculent partout
Depuis plusieurs années, les principaux organismes internationaux dressent un constat identique.
Freedom House observe un recul presque continu des libertés depuis près de vingt ans. Le projet V-Dem parle d’une vague mondiale d’autocratisation. L’Economist Intelligence Unit constate une dégradation progressive de son indice de démocratie.
Les méthodes diffèrent, les sensibilités politiques également, mais les conclusions convergent : le mouvement général n’est plus à l’expansion démocratique. Il est au recul.
Plus inquiétant encore, ce phénomène ne touche plus seulement les dictatures traditionnelles. Il atteint désormais les démocraties occidentales elles-mêmes.
Nous nous trompons de mot
Donald Trump est souvent présenté comme un conservateur, un populiste ou un fasciste. Ces qualificatifs décrivent certains aspects de son action, mais ils passent peut-être à côté de l’essentiel.
Donald Trump est avant tout un réactionnaire. La différence est fondamentale : le conservateur souhaite préserver ce qui fonctionne ; le réactionnaire veut revenir à ce qui existait avant.
Le slogan « Make America Great Again » ne promet pas d’améliorer l’Amérique actuelle. Il affirme que l’Amérique d’hier était meilleure.
La guerre culturelle contre le féminisme, le wokisme, le mondialisme ou certaines politiques de diversité ne relève pas simplement du conservatisme classique. Elle repose sur une nostalgie politique assumée.
Même les clips de campagne évoquent une Amérique idéalisée des années 1950, en oubliant volontiers que cette époque fut également celle de profondes discriminations raciales, sociales et sexuelles.
La nostalgie devient un programme politique.
Une vague qui touche toute la planète
Donald Trump n’est pas une exception.
Vladimir Poutine regrette explicitement la disparition de l’Union soviétique tout en réhabilitant l’héritage impérial russe.
Recep Tayyip Erdogan revendique régulièrement la grandeur de l’Empire ottoman.
Xi Jinping parle du « grand renouveau de la nation chinoise » en retrouvant la place historique de la Chine.
Narendra Modi construit son discours autour de la renaissance d’une Inde enracinée dans sa civilisation hindoue.
Partout, le récit est identique. Le présent déçoit, le futur inquiète, le salut se trouverait dans le passé et dans la vengeance.
L’histoire avance aussi à reculons
Nous croyons souvent que l’histoire progresse naturellement vers davantage de liberté.
Elle nous enseigne exactement le contraire.
Au XVIIᵉ siècle, les Provinces-Unies représentent probablement la société la plus moderne du monde. République marchande, puissance financière, relativement tolérante, elles attirent commerçants, intellectuels et réfugiés de toute l’Europe.
Lorsque le despote Louis XIV envahit le pays en 1672, cette république libérale vacille. Sous la pression de la guerre et de la peur de disparaître, les dirigeants républicains sont lynchés et Guillaume d’Orange est rappelé et concentre entre ses mains un pouvoir exécutif beaucoup plus fort. Une société ouverte accepte spontanément une concentration du pouvoir lorsqu’elle se sent menacée.
Quelques siècles plus tôt, Athènes inventait la démocratie, la philosophie politique et une extraordinaire liberté intellectuelle. Pourtant, c’est Sparte, cité plus austère, plus militarisée et beaucoup plus oligarchique, qui finit par l’emporter. Quelques décennies plus tard encore, Sparte est elle-même dominée par Philippe II de Macédoine puis par Alexandre.
La démocratie cède devant l’oligarchie. L’oligarchie cède devant la monarchie. L’histoire n’avance pas toujours vers davantage de liberté. Elle oscille.
La réaction ne vient pas des dirigeants. Elle vient des peuples.
Nous attribuons souvent les évolutions aux seuls dirigeants. C’est probablement l’inverse. Les peuples changent avant leurs chefs. Souvenons-nous d’Edgar Faure : il faut bien que je les suive, puisque je suis leur chef !
Depuis plusieurs décennies, nos sociétés vieillissent. La croissance ralentit. Les ressources deviennent plus difficiles à exploiter. L’endettement atteint des niveaux historiques. Les jeunes générations doutent qu’elles vivront mieux que leurs parents.
Jean-Marc Jancovici défend depuis longtemps une idée simple : les démocraties libérales modernes se sont développées pendant une période exceptionnelle d’abondance énergétique.
Lorsque l’énergie est abondante, la richesse augmente presque naturellement. Et lorsque chacun s’enrichit, les compromis politiques deviennent relativement faciles.
À l’inverse, lorsque la croissance ralentit et que les ressources deviennent plus contraintes, la politique cesse de distribuer des gains. Elle commence à répartir les pertes.
L’histoire montre que ces périodes favorisent rarement le libéralisme politique.
Elles favorisent les pouvoirs forts, les identités collectives, les frontières et les promesses de restauration.
La réaction n’est peut-être pas la cause de notre époque. Elle en est peut-être la conséquence.
Le capitalisme adore parfois les contre-révolutions
Le capitalisme ne produit pas automatiquement la démocratie. L’histoire l’a déjà montré. Le capitalisme se protège des colères populaires en sollicitant des pouvoirs forts.
Dans les années 1920 et 1930, une partie importante des élites économiques européennes voit dans les régimes autoritaires un rempart contre la révolution communiste.
Lorsque le capital et la réaction marchent ensemble, ils produisent souvent des contre-révolutions.
Donald Trump ne souhaite pas abolir le capitalisme.
Il souhaite le réorienter vers un projet national, protectionniste et culturellement conservateur.
Ce n’est pas une révolution. C’est une contre-révolution.
Les démocraties finissent par imiter leurs adversaires
Le plus étonnant est ailleurs.
Face à cette montée réactionnaire, les démocraties libérales adoptent progressivement des méthodes qu’elles dénonçaient hier.
Surveillance numérique, contrôle accru des plateformes, restrictions exceptionnelles, tentations de censure, pression économique sur certains médias ou certains réseaux sociaux : les justifications invoquées relèvent souvent de la sécurité, de la lutte contre la désinformation ou de la protection des institutions démocratiques.
Le problème n’est pas seulement juridique, il est politique.
Chaque restriction nourrit la conviction des mouvements réactionnaires que les élites cherchent à verrouiller le débat.
Les anti-Trump risquent alors de devenir le miroir involontaire de ceux qu’ils combattent. Les méthodes convergent, seules les justifications changent.
La France et l’Europe entrent dans la zone de turbulence
La France cumule aujourd’hui tous les ingrédients historiques de cette évolution : vieillissement démographique, croissance faible, dette publique massive, sentiment de déclassement, crise migratoire, défiance envers les institutions.
Dans un tel contexte, les gouvernements seront naturellement tentés de renforcer les pouvoirs de l’État.
En face, les mouvements réactionnaires réclameront un retour à un ordre ancien, qu’il soit national, culturel ou institutionnel.
L’Europe devra simultanément faire face à la pression américaine, russe et chinoise tout en reconstruisant sa souveraineté économique et militaire.
Le XXIᵉ siècle pourrait bien être celui des démocraties sous tension permanente.
L’histoire offre pourtant une raison d’espérer
Pour autant, rien n’est écrit.
En septembre 1939, deux dictatures totalitaires, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, s’entendent pour dépecer la Pologne.
Quelques mois plus tard, une grande partie du continent européen s’effondre. Une seule grande démocratie parlementaire demeure réellement debout : le Royaume-Uni. L’ironie de l’histoire veut que ce soit un conservateur monarchiste et aristocrate qui sauve la démocratie : Winston Churchill, descendant du Duc de Marlborough, vainqueur de Louis XIV.
Pour survivre, celui-ci adopte un régime de guerre d’une fermeté exceptionnelle. L’économie est dirigée, le rationnement devient la règle, la censure militaire est omniprésente, la mobilisation est générale. Winston Churchill concentre une autorité immense. Ca fait envie non ?
Mais une différence essentielle subsiste : les institutions démocratiques ne disparaissent pas, elles se mettent entre parenthèses.
Lorsque la victoire arrive, le Royaume-Uni ne conserve pas cet état d’exception.
Les élections reprennent, Churchill est battu, le pouvoir change de mains.
La démocratie retrouve naturellement son fonctionnement libéral.
C’est probablement la véritable leçon de l’histoire.
Les cycles réactionnaires existent.
Ils reviendront probablement toujours.
La véritable question n’est donc pas de savoir comment les empêcher.
Elle est de savoir si nos démocraties sauront traverser cette tempête sans oublier ce qui faisait précisément leur force : accepter que les pouvoirs exceptionnels demeurent exceptionnels, et qu’une fois le danger passé, la liberté retrouve naturellement sa place.
Alors marcherez vous avec le vieil aristocrate Churchill à la victoire ou suivrez-vous le démagogue Cléon vers la défaite ?
Car l’histoire ne condamne pas les démocraties, elle les met régulièrement à l’épreuve.





