À Kyiv, Emmanuel Bonne représente la France face à Witkoff et Kushner, sans Barrot

Les drapeaux de l'Union européenne et de l'Estonie flottent sous un ciel bleu dégagé, symbolisant l'unité et l'harmonie.

Photo : Paolo Rossa / Pexels

Contrairement à Alice Rufo, auditionnée par le Parlement sur l'Ukraine, Emmanuel Bonne n'a ni décret d'attributions ni mandat écrit rendu public, et n'apparaît dans aucun compte rendu de commission parlementaire.

Dimanche 6 septembre 2026 à Kyiv, Steve Witkoff et Jared Kushner rendent compte à Volodymyr Zelensky de leur rencontre de la veille avec Vladimir Poutine à Moscou. Une source diplomatique citée par Reuters précise que les responsables chargés des questions de sécurité nationale en France, au Royaume-Uni et en Allemagne prennent part aux échanges dans la capitale ukrainienne. Une source de la présidence française, relayée le lendemain par le média ukrainien European Pravda, nomme le représentant français : Emmanuel Bonne, conseiller diplomatique d'Emmanuel Macron, qui a coordonné la suite des discussions avec ses homologues allemand et britannique, Günter Sautter et Jonathan Powell. Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, n'a pas fait le déplacement.

Le contraste n'est pas nouveau. En avril 2025 déjà, lorsque Marco Rubio et Steve Witkoff étaient reçus à l'Élysée, Barrot siégeait à la table aux côtés d'Emmanuel Bonne, présenté dans le communiqué de la présidence comme conseiller diplomatique et Sherpa G20 et G7 du chef de l'État. La délégation allemande, elle, était conduite par le conseiller à la sécurité nationale Jens Plötner, la délégation britannique par Jonathan Powell, conseiller à la sécurité nationale du Royaume-Uni. Berlin et Londres disposent d'une fonction identifiée sous cet intitulé précis. Paris n'a pas d'équivalent : le titre de Bonne mêle diplomatie présidentielle et sherparing économique, sans jamais recouper le vocabulaire de sécurité nationale que revendiquent ses deux homologues.

Dix mois plus tard, en février 2026, Bonne se rend seul à Moscou pour rencontrer Iouri Ouchakov, conseiller de Vladimir Poutine. Emmanuel Macron confirme aux journalistes que des discussions sont en cours au niveau technique pour renouer un canal direct avec le Kremlin. Volodymyr Zelensky apprend la démarche par un appel du président français, et la commente publiquement depuis Kyiv. Barrot n'est mentionné nulle part dans cet épisode. Entre avril 2025 et février 2026, le canal s'est resserré autour d'un seul homme, sans que le Quai d'Orsay n'y figure plus.

Aucun texte ne borne ce que Bonne est habilité à dire ou à engager dans ces échanges. Sa fonction relève du décret du 14 juin 2017 relatif aux collaborateurs du président de la République, un texte qui fixe le statut des équipes de l'Élysée, pas leurs attributions. À la différence d'un ministre, dont chaque changement de portefeuille donne lieu à un décret d'attributions publié au Journal officiel, le conseiller diplomatique du président n'a pas de mandat écrit rendu public. Ce que Bonne a dit à Zelensky ou aux émissaires de Trump dans la soirée du 6 septembre n'a fait l'objet d'aucune divulgation.

Alice Rufo reçue par Igor Jokva

Côté armées, la même désignation d'un adjoint pour porter le dossier à Kyiv s'observe, avec un mécanisme différent. Le 23 janvier 2026, Alice Rufo, qui occupe un poste de ministre déléguée sous l'autorité de la ministre des Armées Catherine Vautrin, se rend en Ukraine dans la foulée du sommet de la Coalition des volontaires tenu à l'Élysée le 6 janvier. Le communiqué du ministère des Armées indique qu'elle est reçue sur place par Igor Jokva, qui occupe à la fois les fonctions de chef de cabinet adjoint et de conseiller diplomatique auprès du président Zelensky. Ce n'est donc pas un ministre ukrainien que rencontre la ministre déléguée française, mais l'équivalent, côté ukrainien, du poste occupé par Bonne à l'Élysée : la diplomatie présidentielle parallèle au ministère.

Le décret n° 2025-1112 du 21 novembre 2025, qui fixe les attributions d'Alice Rufo, ne lui confère aucun domaine propre. Il dispose que la ministre déléguée traite toutes les affaires que lui confie la ministre des Armées et des Anciens combattants, et qu'elle dispose, pour l'exercice de ses attributions, des services placés sous l'autorité de cette dernière. Rufo n'a donc pas de portefeuille autonome sur l'Ukraine : elle agit par délégation, révocable, de Catherine Vautrin. Le 9 septembre 2026, interrogée sur franceinfo sur une éventuelle intervention de l'OTAN dans le ciel ukrainien, c'est encore elle qui répond, rappelant que Catherine Vautrin a fixé la doctrine sur la livraison de Rafale après un cessez-le-feu. La ministre déléguée porte la parole publique, la ministre de plein exercice fixe le cadre en retrait.

« Entre avril 2025 et février 2026, le canal s'est resserré autour d'un seul homme, sans que le Quai d'Orsay n'y figure plus. »

« Berlin et Londres disposent d'une fonction identifiée sous cet intitulé précis. »

Rufo, à la différence de Bonne, répond du Parlement. Elle a été auditionnée aux côtés de Catherine Vautrin par la commission de la défense de l'Assemblée nationale le 21 octobre 2025 sur le budget 2026, puis par la commission des affaires étrangères le 14 avril 2026 sur l'actualisation de la loi de programmation militaire. Emmanuel Bonne, lui, n'apparaît dans aucun compte rendu de commission parlementaire consacré à l'Ukraine. Sa fonction de collaborateur du président l'exempte du contrôle auquel sont soumis les membres du gouvernement.

Huit mois sans texte juridique

Sur les garanties de sécurité elles-mêmes, aucun texte contraignant n'a été rendu public à ce jour. La déclaration de Paris du 6 janvier 2026 annonce que les engagements pris seront traduits sur le plan juridique par des mécanismes de solidarité, sans fixer d'échéance. La déclaration des co-présidents de la Coalition des volontaires du 24 août 2026 réaffirme l'intention de bâtir des garanties de sécurité solides, engageant les parties tant sur le plan politique que juridique, dès lors qu'un cessez-le-feu crédible serait en place. Huit mois séparent les deux textes, et aucun des deux ne constitue l'instrument juridique qu'ils annoncent l'un et l'autre.

Ce que Bonne et les conseillers ukrainiens se sont dit dans l'aparté du 6 septembre, à huis clos, n'a pas été rendu public.

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