Au cul des vaches Chroniques d’un commercial en rase campagne.

Robert fait un tabac
Au bout d’une petite route qui sort de la départementale, dans la plaine qui sépare la Chartreuse des Belledonnes, tu vas tout droit, tu prends un chemin de terre défoncé sur 50 mètres et juste à droite, planqué entre sa dizaine de serres bâchées et la vieille bâtisse 19e dont il loue la partie non habitée, tu trouves Robert. Enfin, quand il n’est pas aux champs.
Il n’est pas grand, un sourire jusqu’aux oreilles, qui découvre ses dents jaunies par 40 ans de tabac. Un peu plus jaunes que les miennes. Quand je n’ai pas le moral, j’adore venir ici. Je me paye un petit retour dans les années 60, et je peux tirer sur mes clopes autant que je veux. D’ailleurs, je lui glisse à chaque fois que la demande en tabac bio explose. C’est ma façon à moi de faire changer, un peu, ce monde. Lui est déjà sur le coup d’après, il va faire du cannabis.
Robert m’apprécie ! Et c’est réciproque. En tant que fumeur déjà, il est tabaculteur. Un homme rare ! Un des derniers Mohicans ; de 50000 tabaculteurs dans les années 50, à environ 650 aujourd’hui. Tu peux le mettre dans un musée.
Il ne se plaint jamais, sauf pour rire. Son truc c’est la bagnole. Cela fait 5 ans que je le vois et à chaque fois il me redemande.
⁃ il faut acheter quoi comme voiture ?
⁃Il faut la louer Robert, en LLD tu pourras rentrer ça en frais
⁃Dacia Duster c’est bien non ?
⁃J’en sais rien, moi j’ai acheté celle-là 1700 euros, mais ça consomme 10 litres…
⁃Ouais toi tu as les moyens… rires
5 ans et il n’a toujours pas changé de voiture. Moi je n’ai pas les moyens de m’en acheter une autre, lui pas le temps. Je lui glisse que le diesel est mort, qu’il vaudrait mieux un éthanol. Et nous voilà partis à consulter les annonces.
Robert il roule avec deux c15 défoncés la semaine, et une 405 pour aller aux réunions de la Coop. Et tout le monde se fout de sa gueule avec sa 405. Il se marre. Les autres roulent en Peugeot dernier modèle . Il ne les envie pas. “Ce n’est pas parce que tu as une grosse bagnole que t’as un compte en banque garni. » Rires.
Puis il parle des citadins, ses voisins. « Il y en a qui louent des grosses caisses le week-end pour emballer les gonzesses à la sortie des boîtes” – ses yeux pétillent de malice.
⁃ Tu sais ceux qui gagnent 7000 par mois ils sont à découvert le 15, les banquiers les adorent.
On parle aussi des trucs qui ne tournent pas rond. Les génies d’une coop qui ont mal négocié le prix des noix, les banquiers, que l’eau va devenir un vrai problème dans les années à venir, de sa récolte de tabac, d’un paysan italien génial et richissime qui a gardé toutes ses machines agricoles, amorties depuis 30 ans et qui plante à rebrousse-poil des cours des céréales.
Robert il est d’origine italienne, et ses employés, presque tous sont étrangers. Alors il n’est pas trop raciste. Il constate juste qu’il voit des mecs ne rien branler toute la journée et qui “gagnent” plus sur lui ! Il ne se plaint pas. Il constate. Il n’est pas dupe. Ils ont des crédits ras la gueule, pas lui.
On parle aussi de météo, mais pas par politesse, je suis son oracle de la pluie.
⁃ Il va pleuvoir ?
Je sors mon smartphone et consulte un site.
⁃ jeudi 20 millimètres
⁃ Bien, mais t’es sûr, hein !
La météo chez les gens de la terre c’est crucial. Ils s’organisent en fonction, et quelquefois ça peut les ruiner ou leur rendre fortune.
Robert c’est ma bouffée de tabac. Un homme simple, gentil, touchant et drôle ! Il y a des milliers de Robert dans ce pays. Et ils vont bientôt disparaître, leur savoir avec eux. Ça me fait mal.
Bon, salut, Robert, je te laisse, je vais voir un autre client!






