C’est noël pour les banques ! Une crise financière à venir ?

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Par Michael Vincent Expert des questions d’économie et de stabilité financière, enseignant à la Sorbonne, président de l’ONG Greentervention.

Alors que les citoyennes et les citoyens européens sont préoccupés par les fêtes de fin d’année et le contexte sanitaire, se demandant s’ils pourront revoir leurs proches, se faire vacciner ou retourner dans les salles de sports et les théâtres, l’Union Européenne se hâte pour livrer quelques cadeaux de Noël aux banques : ces dernières semaines, ce ne sont pas moins de 16 textes en rapport avec la finance et les marchés, essentiellement pour proposer une relaxe de certaines règles, qui sont passés devant le parlement européen.

Nous n’irons pas jusqu’à dire que les fêtes de fin d’années offrent une belle diversion pour faire passer un tel “package” dans l’indifférence générale, mais nous pouvons au moins nous demander où est l’urgence ?

Pourquoi un tel empressement ?

En particulier, le Conseil de l’Union Européenne se félicitait en octobre d’un nouveau package sur la “securitization” (titrisation en français – mécanisme financier permettant de transformer des prêts et autres produits en instruments échangeables sur les marchés) qui a été voté en décembre par le Parlement, notamment avec les changements sur la directive MiFID. Pourquoi en pleine crise sanitaire alors que les préoccupations des citoyens sont autres ?

Il s’agit en réalité de l’étape numéro 1 du plan européen pour se “débarrasser” des créances douteuses – les NPLs pour Non Performing Loans – car avec la crise Covid-19 il est attendu que de nombreuses entreprises puissent ne plus pouvoir payer leurs créances et leurs dettes.

« La BCE estime que, dans un scénario grave mais plausible, les prêts douteux des banques de la zone euro pourraient atteindre 1 400 milliards d’euros, bien au-dessus des niveaux des crises de 2008 et 2011 »

L’idée c’est donc de « packager » ces prêts douteux dans des instruments financiers, pour ensuite les revendre à d’autres. Il est intéressant d’ailleurs de voir comme le communiqué de presse est intitulé “Riposte face au coronavirus: lutter contre les prêts non performants (PNP) pour permettre aux banques de soutenir les ménages et les entreprises de l’UE” alors que les effets sur le virus de ce package réglementaire reste à démontrer, tout comme celui sur les ménages et les entreprises, pour mieux cacher l’évidence : il est surtout là pour soulager les banques.

Quant au supposé ruissellement des cadeaux aux banques sur les ménages et les petites entreprises, s’il n’est pas inexistant, il est au mieux partiel, puisque depuis bien longtemps le canal bancaire est défectueux. Beaucoup de banques européennes sont des banques zombies, et auront tendance à “s’aider” avant d’aider leurs clients. Et comptent bien verser des dividendes malgré les difficultés. 

Sauver les banques, plutôt que les entreprises

Une compagnie zombie est une compagnie dont les coûts du service de la dette excèdent ses profits. Donc leur solvabilité ne tient qu’à la continuité de l’endettement à des taux toujours plus faibles. Communément donc, une banque qui n’est plus “profitable” et qui “survit” grâce aux aides et à la politique monétaire accommodante. Mais qu’on maintient en vie – en outre – pour éviter une contagion au reste de l’économie…

Cependant, la “securitization”, c’est ce qui a conduit, entre autres, à la crise des subprimes, puisque un tas de prêts immobiliers américains pourris se sont retrouvés cachés un peu partout dans les bilans de banques et d’investisseurs du monde entier.

L’étape suivante du plan européen, c’est d’augmenter la liquidité et “l’attractivité” de ces produits toxiques avec un réseau d’asset managers et un marketplace à la “Amazon” : Exclusive: ECB plots Amazon-style market to prevent Wall Street COVID debt swoop

En finance aussi, rien ne se perd, rien ne se crée.

On ne se débarrasse pas vraiment des créances douteuses et de leurs risques, on le transfère à d’autres. En l’occurrence, en dehors du système bancaire, donc vers les assets managers et le shadow banking … qui sont moins régulés … Mais cela ne rend pas la chose moins risquée. Il s’agit surtout de mettre la poussière sous le tapis – loin des yeux loin du cœur. C’est l’occasion aussi de déréguler un peu le marché pendant que les gens regardent ailleurs. C’est potentiellement faire le lit d’une crise financière prochaine. Enfin, c’est une excuse parfaite pour augmenter l’assouplissement quantitatif, c’est-à-dire ce que la BCE prête et/ ou rachète aux banques et aux marchés. Compte tenu des défaillances du canal de transmission bancaire, c’est une politique plutôt inégalitaire, qui profite aux marchés avant de profiter au commun des mortels. Cela n’étonnera donc personne si la semaine dernière, la BCE a annoncé une extension de cet assouplissement quantitatif à hauteur de 500 milliards d’euros.

Difficile de ne pas se demander aussi, pendant que l’on soulage les banques, que fait-on pour les entreprises zombies, en augmentation elles-aussi (15% à ce jour d’après la banque de Bâle, banque centrale des banques centrales) ? Derrière une créance douteuse, il y a un particulier, un ménage, une PME qui ne peut plus payer son crédit. Il serait intéressant de considérer également “l’autre” contrepartie de ces créances douteuses, alors que l’économie est de plus en plus “addict” à la dette “bon marché”, y compris avec les prêts garantis par l’état proposée pour compenser le confinement, qui cette fois encore sont garantis … au profit des banques, pas des créditeurs.

Une proposition pour soigner le zombiland de la finance

L’autre leçon, c’est que plutôt que de prendre des décisions politiques, les dirigeants préfèrent s’en remettre, une fois encore, au “dieu marché”. Des alternatives existent : nous proposions avec Aurore Lalucq et Jézabel Couppey-Soubeyran une solution différente : la mise en place d’une cleaning bank. Celle-ci, plutôt que de racheter des créances douteuses aux banques sans conditions, soulagerait les banques afin d’éviter une contagion, mais au prix de changements profonds et obligatoires, pour régler le problème à la racine. Notamment, des objectifs en termes de soutien à l’économie réelle, d’investissements verts et dans la transition écologique et solidaire, des réformes de gouvernance interne pour la prise en compte de l’impact social et environnemental.

En somme, pas de renflouement sans contrepartie, et une occasion de remettre ces banques zombies au service des citoyen-nes pour ne pas répéter les bêtises de 2008. Les chefs d’État européens semblent lui préférer le développement d’un “le bon coin” du NPL.