C'EST QUOI CE DALIRE ?

Notre journaliste est passée par Portlligat et Figueras, visiter la maison de Dalí ainsi que son musée. Elle a eu envie d’attraper le peintre par le colback et de lui dire quelques vérités.

Portlligat. À moins de deux kilomètres de Cadaqués, au nord-est de l’Espagne, une maison-musée a accueilli près de 150 000 visiteurs en 2016*… Et pour cause : c’est là que Dalí a séjourné de 1930 à 1982 -date de la mort de sa muse-épouse, Gala. Mais la petite cabane de pêcheur qu’il a agrandie au fil des années m’a foutu le cafard… Qu’est-ce qui te passait par la tête, Salvador ? Pourquoi tous ces animaux empaillés : l’ours polaire qui nous accueille dans le vestibule, cadeau d’Edward James, les cygnes au vol figé qui planent au-dessus de ta bibliothèque, ces pauvres agneaux qui bercent tes rêves…?  Et pourquoi clamer ton amour pour Gala, quand on découvre dans ta chambre que vous faisiez lits séparés ? Inutile de faire l’amoureux, tu n’étais en réalité amoureux que de toi-même. Parfois ta Venus est souriante -un truc coquin à la Gauguin. Mais aussitôt pour toi la femme forme une symbiose avec un animal et le tout donne envie de sortir le Vogalène du sac. Aussi, comment ignorer tant d’objets dérangeants : des poupées effrayantes, des accessoires dont on n’a guère envie d’imaginer l’utilité… Ton cocon m’a déçu, Dalí. Et je suis dégoûtée par la violence qui vient interrompre la douceur qui émane des lieux. Une vue idyllique sur la baie, des bateaux paisiblement endormis, une oliveraie qui incite à la balade tranquille… Et puis, patatras, la découverte d’un cadavre constitué de tuiles et de pierres (le célèbre Christ des décombres) qui laisse bouche bée. Aux yeux du monde, tu pouvais pousser la limite, mais pour toi-même, quel intérêt…? Tes bonhommes Michelin qui ornent les contours de ta piscine ne servent à rien. Ta fontaine Pirelli est faussement extravagante. Tes serpents omniprésents me saoulent. Je te le dis, Dalí, comme je le pense. Les paillasses qui recouvrent tes escaliers font souffrir la voûte plantaire. Tes chaussons en cuir blanc à bout pointus doivent faire transpirer en plein été. Rien n’est pratique chez toi, l’ami. Une belle maison construite dans la roche, blanchie à la chaux, par moments si épurée. Quand soudain vient la vision désastreuse, celle qui te force à prouver que tu es bel et bien fétichiste. Des chaînes en veux-tu en-voilà autour de cous qui n’ont rien demandé. Des œufs, pourtant si mignons, se retrouvent aux côtés de personnages en métal aux formes terrifiantes. Oui, Dalí, sous tes œuvres du musée de Figueras, on se sent incroyablement petits. Oui, ton génie est indiscutable. Oui, tu touches De Vinci du bout des doigts. Oui, mille fois oui. Mais pourrir la visite avec des épis de maïs qui juxtaposent une voûte sur laquelle le corps d’une poupée sans tête accueille ma modeste personne m’est insupportable. Fou de chocolat ? Fou de n’importe quoi, oui ! Ton atelier face à la baie ? Si beau, s’il n’était pas encombré de lunettes à verres rouge et vert. Ton atelier à la lumière artificielle ? Flippant. Ton dressing à la gloire de ton ego ? Rigolo. Ton masque de maître de l’absurde ne tient pas la route cher peintre. Je pense que tu étais bien plus simple que ça, au fond. Ton regard et ton sourire immortalisés par Robert Whitaker en sont des preuves. Ton salon oval aux motifs moyen-orientaux et à l’écho particulier prouvent la finesse de ta pensée. Bon. Je m’arrête là. Car en repartant de chez toi, la route, sinueuse, est très peu éclairée… Il y a un cimetière juste à côté… Et un vent étrange se lève brusquement. Je t’ai dit ce que je pensais mais ici et maintenant, il va falloir l’assumer… Courage, je fuis !

Pegah Hosseini

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