Le Monde Moderne https://www.lemondemoderne.media Le changement c'est tout le temps Wed, 14 Jun 2017 06:39:09 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.8 LE NOUVEAU MALAISE DANS LA CIVILISATION – SAMUEL DOCK, MARIE-FRANCE CASTARÈDE https://www.lemondemoderne.media/nouveau-malaise-civilisation-samuel-dock-marie-france-castarede/ https://www.lemondemoderne.media/nouveau-malaise-civilisation-samuel-dock-marie-france-castarede/#respond Wed, 14 Jun 2017 06:28:36 +0000 https://www.lemondemoderne.media/?p=1433 Cet article LE NOUVEAU MALAISE DANS LA CIVILISATION – SAMUEL DOCK, MARIE-FRANCE CASTARÈDE est apparu en premier sur Le Monde Moderne.

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LE NOUVEAU MALAISE DANS LA CIVILISATION - SAMUEL DOCK, MARIE-FRANCE CASTARÈDE

Eros et Thanatos : depuis le livre fondateur de Freud en 1929, qu’en est-il des pulsions humaines qui animent nos sociétés ?

Le livre écrit à l’aube de l’avènement du nazisme en Europe par Freud est une base qui permet à Samuel Dock et Marie-France Castarède d’analyser notre présent paradoxal, où l’individu est tiraillé entre un individualisme narcissique et une déprime profonde de la perte du sens. Quelle est l’importance des sentiments dans la politique, comment expliquer le mouvement djihadiste et l’aveuglement suicidaire des climato-sceptiques ?

Peut-on saluer l’avènement d’un narcissique infantile à la tête de la plus grande puissance militaire mondiale ?

Ce nouveau malaise dans la civilisation peut-il se soigner par la parole ou bien ouvre-t-il une ère du post-humain où les robots auront seuls besoin des psychanalystes ?

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CHRISTOPHE BÉNAVENT EST L’INVITÉ DU MONDE MODERNE https://www.lemondemoderne.media/christophe-benavent-est-linvite-du-monde-moderne/ https://www.lemondemoderne.media/christophe-benavent-est-linvite-du-monde-moderne/#respond Thu, 11 May 2017 17:30:20 +0000 https://www.lemondemoderne.media/?p=1416 Cet article CHRISTOPHE BÉNAVENT EST L’INVITÉ DU MONDE MODERNE est apparu en premier sur Le Monde Moderne.

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CHRISTOPHE BÉNAVENT EST L'INVITÉ DU MONDE MODERNE

Christophe Bénavent est l’invité du Monde Moderne pour parler de son livre « Plateformes » qui traite des algorithmes et des plateformes, cette réalité des nouvelles formes d’organisations fondées sur un traitement massif de l’information, qui modifient nos vies et nos rapports au réel.

Spécialiste des sciences de gestion et professeur à l’université Paris Ouest, Christophe Benavent décrypte ce modèle original et inédit qui fonctionne grâce au contrôle algorithmique des activités pour arriver à une productive maximum et satisfaire les besoins des consommateurs que nous sommes.

Jusqu’ou peut aller la disruption? Nos sociétés ont-elles mesuré l’impact de ces nouveaux modèles ?

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DE QUOI L’INSOUMISSION EST-ELLE LE NOM EN POLITIQUE ? https://www.lemondemoderne.media/de-quoi-linsoumission-nom-politique/ https://www.lemondemoderne.media/de-quoi-linsoumission-nom-politique/#respond Wed, 10 May 2017 08:47:15 +0000 https://www.lemondemoderne.media/?p=1404 Cet article DE QUOI L’INSOUMISSION EST-ELLE LE NOM EN POLITIQUE ? est apparu en premier sur Le Monde Moderne.

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DE QUOI L'INSOUMISSION EST-ELLE LE NOM EN POLITIQUE ?

Opinon de Xavier-Laurent Salvador

La République est une et indivisible. C’est l’essence même de la représentation démocratique du pouvoir en France. L’indivision signifie en premier lieu que toute personnalité citoyenne se pense dans une relation d’égal à égal avec tout citoyen républicain, sans reconnaissance de caste ni de privilèges – et encore moins de dérogation. L’indivision embarque un elle un programme commun, qui est justement le régime de la communion laïque à un mode de représentation politique qui se manifeste d’évidence à chacun et qui s’impose, sans autoritarisme, dans l’espace public.

Or les discours politiques aujourd’hui ont progressivement intégré un régime rhétorique qui fait la part belle à la contestation, sans toujours nommer le titulaire du pouvoir contesté. Les « indignés », « les insoumis » partagent un mode de représentation de la parole des minorités qui se caractérise par un « état d’esprit » fait à la fois d’une revendication de légitimité et de hauteur morale mais sans conséquences dans l’action politique autre que la valeur, forcément positive, portée par « le rassemblement ». Les révoltes, qui sont le nom que porte l’action violente en politique, sont en revanche assignées à être « en marge » de la forme politique indignée ou insoumise, alors que justement, on pourrait s’attendre à ce qu’elle soit sans cesse au centre du discours:

  • des débordements en marge de la soirée électorale (Côté Toulouse)
  • Venezuela : affrontements meurtriers en marge des manifestations … (France 24)
  • Paris : heurts près du Zénith en marge du meeting de Marine Le Pen (L’Express)
  • Guyane : incidents en marge d’un rassemblement devant la préfecture (Le Monde)
  • Deux blessés en marge du meeting de Marion Maréchal-Le Pen à … (Sud Ouest)

C’est-à-dire qu’on n’est pas « blessé » pendant qu’on participe à une « manifestation » qui émane d’une conviction politique: on est blessé en marge du rassemblement. Cette dissociation très nette entre le rassemblement politique et l’action, condamnée, rend manifeste un clivage intellectuel symptomatique de la pensée de l’action politique en occident qui cristallise autour du discours et s’affranchit de penser les moyens de l’action – dont on sait depuis Engels que la violence est l’un des leviers majeurs, danger principal de l’ordre établi. Reste que si le « rassemblement » est fortement connoté positivement dans l’imaginaire collectif, encore faut-il s’interroger sur le ciment du rassemblement qui en rend la manifestation légitime.

Qu’est-ce qui peut légitimer un rassemblement humain quand toute action politique est par avance frappée d’interdiction, d’emblée stérilisée ? C’est là qu’interviennent des valeurs presque mystique de partage et de communion des foules qui prennent leur source, à n’en pas douter, dans le sentiment de l’indivisibilité Républicaine: éduqués depuis toujours à penser la République comme une forme de communion des foules portée par la laïcité, les mouvements minoritaires actualisent en quelque sorte le paradoxe qu’il y a à adhérer à la notion d’indivisibilité républicaine tout en défendant une position qui n’est pas partagée par l’ensemble des citoyens. Dans la définition d’une société post-moderne fondée sur le tribalisme, sur la revendication identitaire, ces républicains sont alors fédérés par un sentiment, qui se réalise en discours et qui les agrège. Et tous condamnent l’action subversive en marge, la révolte, qui contredit l’aspiration citoyenne. Cette forme de refoulé définit un nouvel état moral qui est l’essence de la constitution des groupes minoritaires. Mais entendons-nous bien: il ne s’agit pas ici de motiver le passage à l’acte politique. Il s’agit au contraire de comprendre en vertu de quelle puissance rhétorique les mots employés par les candidats cristallisent une aspiration populaire tout en interdisant la transgression, l’émeute ou la révolte. Le paradoxe pourrait être levé facilement si l’on revenait à une définition simple du partage laïque de l’espace public. Mais en introduisant la légitimité d’un sentiment manifesté par un rassemblement autour de principes moraux, les discours de l’indignation et de l’insoumission ont renouvelé le champ de la pensée politique en décentrant les enjeux de la légitimité d’un courant politique qui n’a plus pour but d’obtenir quelque chose au terme d’une revendication mais bien de restaurer un état corrompu au terme d’une prière commune adressée à la Justice Sociale, voire au sens commun.

De quoi cette « insoumission », bon sang ne saurait mentir, est-elle le nom dans la politique du Monde Moderne ?

Aller plus haut, plus loin, plus profond

La figure de style de la rhétorique classique qui consiste à ne pas clore le discours en rhétorique porte un nom: c’est une hyperbate. Du grec hyper, « au-dessus » et bainein, « aller »: aller plus haut, plus loin, plus profond. C’est presque une faute de syntaxe, comme l’anacoluthe tant redoutée des étudiants de lettres. Enfin, pardon. C’est une faute d’un point de vue du régime juridique du discours: lorsque l’on prononce un avis, que l’on rend une sentence, le discours – à l’image de la position arrêtée – doit être nette. « Tu es coupable ». Il y a un avant, et un après: « Qu’on lui coupe la tête » (Alice au pays des merveilles, chapitre VIII).

D’un point de vue poétique en revanche, on peut reconnaître une certaine efficace à ne pas clore un énoncé, à le laisser continuer: comme la promesse d’un temps long, et qui dure, et qui ne s’achève pas…

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

d’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime 

Ça dure, c’est long. On s’installe dans un temps inaccompli – une béatitude encore, ce sentiment mystique de la satiété intellectuelle. Transposée au domaine politique, l’hyperbate, le discours qui ne se clôt jamais et qui sans cesse se rallongerait un peu, pose question. Pourquoi rallonger l’expérience de l’instant, si ce n’est pour promettre un avenir vraiment à venir – c’est-à-dire qui n’arrive jamais ?

Or l’hyperbate est loin d’être absente de l’abondante production des discours politiques contemporains. Dans le discours de Bobigny du 16/11/2016, E. Macron commence de la façon suivante :

J’en entends d’autres qui imaginent que la France peut continuer de descendre en pente douce, que le jeu de l’alternance politique suffira à nous faire respirer et qu’en quelque sorte, après la gauche, la droite et ainsi de suite, parce qu’on l’a toujours fait de la sorte; Avec les mêmes visages, les mêmes hommes, depuis tant d’années.

Hyperbate (à rallonges, aurait dit feu M. le Professeur Molinié, de stylistique). J.-L. Mélenchon, dans son discours de la place de la République du 18/03/17 dit également:

Chacun d’entre nous fasse ce qu’il a à faire. Pour ma part, je prendrai, de tout mon cœur et de toutes mes forces, la part de tâche qui m’est dévolue; et je compte bien que chacun d’entre vous en fasse autant.

Encore une ! Dans son discours du premier mars 2017, F. Fillon s’exclamait également:

Que je ne sois pas un justiciable comme les autres, on le voit au simple choix de cette date du 15 mars, deux jours avant la clôture des parrainages, entièrement calculée [la date] pour m’empêcher d’être candidat à la présidentielle.

La liste pourrait être très longue. L’hyperbate, en tant que telle, est une facilité de discours qui a largement pénétré le discours politique. D’un point de vue purement mécanique, cela se comprend. Il faut tenir, et renouveler dans l’auditoire la passion. Et pour ça, rajouter des « et » à la fin de chaque phrase, des « et encore », des « et j’ajoute », des « et ensuite encore » – ça marche !

Mais ce qui est plus frappant, c’est que l’hyperbate parce qu’elle est une revendication à ne pas s’interrompre occupe une place majeure du dispositif rhétorique du personnel politique. Elle pose un acte de revendication de légitimité en faisant durer l’instant. En saturant l’espace de parole, en feignant de toujours ajouter quelque chose (« et j’ajoute, et j’ajoute »), l’hyperbate devient le moteur principal de l’autorité politique en mettant ceux qui l’écoutent en situation de décrypter la cohérence de l’énoncé. Degré zéro de la critique littéraire, certes ! Mais en devenant le moteur d’une herméneutique littéraire, le discours politique se hisse au rang, même le plus bas, de la production littéraire, donc inspirée, donc légitime, donc prophétique (Ah Hugo !), donc fondée, donc juste et donc vraie.

Dans le discours politique de « l’indignation véritable » à « l’insoumission »

Il se trouve que l’on voit émerger, dans le discours politique, un ensemble de traits qui pose la délicate question de la revendication des minorités dont la légitimité est morale. Parce que l’hyperbate, c’est avant tout du discours, elle joue sur l’expression des sentiments. A ce titre, deux expressions, deux adjectifs fonctionnent dans une relation intéressante depuis maintenant une dizaine d’années et révèlent cette pensée scalaire de l’insurrection progressive, je veux parler des adjectifs: « indignés » et « insoumis ».  Comment passe-t-on de l’indignation, morale, à l’idée d’une indignation « véritable » comme valeur de combat ?

Revenons un instant à la structuration sémantique de ces deux mots, qui propose une définition de l’objet. L’indignatio est un mot latin dont l’emploi apparaît de manière très caractéristique à la fin du premier siècle avant notre ère, au moment de la révélation de l’ère chrétienne et des grandes révoltes d’esclaves, pour désigner un sentiment de mépris doublé d’un sentiment de colère en partie lié avec la dégradation des moeurs de ce temps. Juvénal, qui est auteur de théâtre et de satires de la morale de son temps, avait parmi les premiers posé la renommée de l’expression en écrivant:

Si la nature me l’interdit, l’indignation fait le vers.

L’indignation est donc, pour lui, le sentiment qui inspire les discours de révolte. C’est ce dont  se souviendra plus tard Boileau (La colère suffit, et vaut un Apollon) et d’autres encore pour qui l’indignation désigne très clairement la colère qui inspire les discours quand « trop ils ont la haine » comme on dit chez moi.

Quel noble sentiment de l’inspiration politique et de l’engagement. Oui. Mais… Car il y a un « mais » à cette proposition. L’indignation est bien le mouvement qui partant de la colère engendre l’engagement du discours. Du discours, et pas de l’action. On est en effet bien loin avec « l’indignation » d’une pensée de l’action politique qui découle du discours inspiré. Car, le vrai sentiment de colère qui outrepasse le discours, c’est évidemment celui de la « révolte » ou de « l’insubordination » (le pendant de l’insoumission) qui se dispense des mots pour passer à l’acte et engendrer des mouvements d’une plus grande ampleur – c’est-à-dire les Révolutions qui se passent des discours de l’indignation ou de l’insoumission.

L’indignation et l’insoumission, en un mot, sont à l’action politique ce que le coup de foudre est à l’amour: les prémices fabuleuses d’un grand drame.

« l’indignation elle est là »

L’indignation porte en soi les termes mêmes d’un orgueil, d’une révolte liée à la perception d’une injustice morale d’où naît un discours. Soit que le flux de ce jugement soit descendant (c’est « l’indiginité »), soit que ce flux soit montant (c’est « l’indignation »). Il en va d’ailleurs de la « dignité » comme du comique: nous savons tous depuis les études de Bergson qu’il existe deux moteurs du comique. Le premier est lié à la dévalorisation de ce qui est élevé et que l’on nomme le burlesque; le second lié à l’élévation de ce qui est bas et que l’on nomme l’héroï-comique. Eh bien, j’en conclus donc que quand l’indignité est un burlesque qui se prend au sérieux, l’indignation est son pendant héroï-comique. Un même moteur, deux perceptions.

Mais qu’est-ce qui rend ce mécanisme moins drôle, et qui pousse à se prendre au sérieux ? Qu’est-ce qui fait qu’on rit moins et que l’ironie ne suffit plus ? qu’est-ce qui fait que ça ne passe plus ? Eh bien la réponse est simple: c’est la limite posée par la morale. Et c’est là qu’on entre curieusement dans le politique: il s’agit de la revendication de légitimité morale qui interdit tout recul. C’est ce moment où la morale abolit tout cynisme et où l’esprit abandonne toute compromission; c’est ce point où la morale revendique la légitimité de construire un discours de dénonciation qui révèle un état d’esprit du sujet: l’indignation reflétant alors le regard que l’auteur porte sur la morale de son temps.

A ce titre, je voudrais revenir sur un épisode marquant du « discours de Besançon ». Début avril, dans son discours, le gagnant du premier tour s’est posé ce jour là en candidat de « l’indignation véritable » (L’Express). « L’indignation véritable » fait l’objet d’une véritable argumentation dans le but de s’approprier une notion plus naturellement revendiquée par le candidat Mélenchon. Dans son argumentaire, il défend une « indignation utile » face aux « indignations d’estrade ». Et il ajoute que « l’indignation elle est là, l’indignation elle est chez celles et ceux qui sont là dans cette salle ce soir, qui n’ont pas voulu accepter les règles de la vie politique ». Il y revient encore plus tard, sur le mode de l’hyperbate (aller plus haut), en expliquant que « l’indignation elle est chez celles et ceux qui veulent se battre pour les classes moyennes, contre l’injustice sociale et territoriale, (…) qui veulent gagner la réindustrialisation ». On observe une gradation dans le système phrastique qui passe par quelques répétitions et par un ensemble de phénomènes de glissements de caractérisation (épanorthoses) qui, de fil en aiguille, font passer de l’indignation morale à une indignation « véritable ». Il commence par rejeter « l’indignation d’estrade, celle qui consiste à dénoncer et à rien proposer » et « l’indignation facile qui propose comme solution de répliquer les recettes d’hier et de dépenser l’argent qu’on a pas », il s’est posé en candidat d’une « indignation véritable », « profonde », « lucide » et « utile ». Bref, c’est une indignation qui se cherche.

Mais ce que je retiens du brillant passage de ce discours, c’est cette expression: « elle est là ». L’indignation est devenue, dans la définition du discours de Besançon, une présence extérieure, une manifestation d’une force supérieure et transcendante, une égrégore dont la présence est le signe de la victoire – un peu comme l’apparition d’Athéna dans le camp des grecs signifiait leur victoire prochaine; ou la présence des Gardiens de la Galaxie dans Marvel signifie l’imminence des bouleversements.

On peut sans doute poser l’idée que sur une échelle critique qui partirait de « rien » et qui progresserait par palier de jugement moral, on verrait assez vite que partant de l’indifférence, nous aurions un schéma de ce type :

Champ de parole et d'action

Entre l’indignation et le champ de l’action, à la manière du paradoxe de Zénon, s’insèrent les multiples variations portées par l’hyperbate

indignation

On voit ainsi illustrée l’idée fondamentale à savoir que l’hyperbate, par le moyen de la suspension du discours, invite à une fine nuance qui, tout en repoussant l’entrée dans le champ de l’action, construit un clivage entre une indignation fausse, et la véritable indignation, capable « d’être là », de se « manifester ». Où comment l’indignation glisse de la morale pour entrer dans le champ de la mystique et surtout, de l’émotion active au coeur de l’homme (chez Juvénal, chez Boileau) à l’émotion passive (qui est une passion) extérieure à l’individu, au milieu des foules et surtout plus au fond de son coeur, immobilisant.

Insoumission, Insurgence, Insubordination

Cette désappropriation de l’indignation reflète le trajet sémantique d’un autre nom commun lui aussi tiré du champ de la parole: l’insoumission.

L’insoumission est une drôle de notion. Si l’expression regarde du côté du vocabulaire militaire, elle renvoie clairement à la Révolte, qui est une « insurgence » – joli hapax né sous la plume de Proudhon dans Pornocratie. Mais plus probablement, l’emploi du terme clairement senti comme marqué à gauche, est reçu comme un état, une manière d’être, un « feeling » au même titre que« l’indignation », qui définit celui « qui n’accepte pas de se soumettre à l’autorité dont il dépend » (TLFI, CNRS).

La définition par la négative là encore marque le curseur d’une gradation scalaire du discours s’épargnant le souci de nommer l’action vers laquelle elle tend, sans l’atteindre: l’insubordination. Contre quelle autorité les « insoumis » se positionnent-ils ? S’agit-il des marchés, des patrons, des odieux capitalistes ? S’agit-il, dans une forme de jeu de mot étymologique de l’Islam ? S’agit-il de la résignation générale ? Ce qui est le plus embarrassant dans cette notion, c’est qu’en ne nommant pas l’autorité contestée, elle acte la soumission première. En un mot, l’insoumission est le sentiment moral de la victime d’un complot. Pourtant, dans la presse, l’adjectif dérivé de l’insoumission est employé comme la marque de fabrique d’un état d’esprit frondeur. Tout est « insoumis »: la France, les « péniches », les « avions », un « jet » (Atlantico du 19 avril), « l’avenir » (Journal des Femmes du 29 mars), le « showman » (Challenges du 3 avril) et même « l’apéro » (Voix du Nord du 20 avril)… Dans un tweet du 5 février 2017, Mélenchon proposait un des rares emplois du mot en discours en écrivant: « Le sens de ma candidature, c’est l’intransigeance, l’exigence. Je suis le représentant des têtes dures et des insoumis ! ». En effet, le candidat a peu théorisé l’emploi du nom de son mouvement. Pourtant, l’association avec les « têtes dures » (les têtus), la récurrence du terme pour caractériser le peuple lui-même, tout conduit à penser que l’insoumission est vécue par le mouvement comme une lutte contre la résignation, porteuse, donc d’espérances. Et par là-même, contredisant la conduite d’une action politique.

Si l’on reprenait l’échelle graduée de tout à l’heure, il semblerait que l’on puisse proposer une représentation qui nous renseigne sur la motivation de l’emploi du terme dans le discours de Mélenchon:

On retrouve une gradation qui s’éloignant de l’ironie et passant par la résignation avant de cristalliser dans le champ de la parole dans le discours de l’insoumission pour lequel on peut encore proposer une infinie déclinaison :

insoumission

On voit donc bien représentée ici l’idée que le trajet de « l’indignation » à « l’indignation véritable » de Macron est en tout point comparable à celui qui partant de la « résignation » aboutit à « l’insoumission ». Dans les deux cas, les sentiments décrits laissent entrevoir le domaine de l’action politique, le moment où la Révolution prend le pas sur l’état d’esprit, sans pour autant jamais franchir la barrière de l’action révoltée.

Suspensions

Bref. Ce que j’ai voulu montrer ici, c’est qu’en jouant l’hyperbate, le double discours de l’indignation et de l’insoumission joue sur la perpétuelle mise en suspension de l’action politique. Le discours insoumis, comme le discours indigné, jouent sur le retrait in extremis du moment du passage à l’acte en exprimant au niveau des foules le retour d’un refoulé jouissif, une forme de frustration collective qui mime dans le discours l’avénement sempiternel du passage à l’acte révolutionnaire tout en s’épargnant sans cesse de devoir signifier le commencement de l’entrée dans le champ de l’action qui lui, au contraire de la parole politique, ne peut plus être suspendu. « Je suis moralement digne, je suis choqué, je suis indigné, je suis indigné véritablement, très, très, encore plus… » et « Je ne suis pas résigné, je suis insoumis, je suis tête haute, je suis debout, je …. »: dans les deux cas, l’emploi des deux noms avec leur préfixe privatif, caractérisant un état (stable), orienté du côté du discours, canalise en quelque sorte la revendication de légitimité de la parole et synthétise les enjeux du combat politique dont elle sert la gloire: la parole victorieuse.

Il n’est donc pas étonnant que dans le camp de la gauche, l’opposition entre Macron et Mélenchon ait un moment conduit à opposer la revendication de « l’indignité véritable » à celle de « l’insoumission » générale: les deux expressions sont si proches, d’un point de vue lexical, qu’elles symbolisent à elles seules les enjeux du débat légitime des deux gauches.

Derrière l’emploi de ces deux mots se cachent en fait la légitimité de l’action portée en politique au nom de la révolte morale engendrée par le mépris du réel, et son corollaire, l’espoir progressiste d’un monde meilleur débarrassé des raisons d’être moralement choqués (pardon: « indignés ») en vue de sa libération (son « insoumission ») du joug oppressant de la résignation au « maintenant ». Promesse messianique s’il en est d’un monde réenchanté ! Car ne nous y trompons pas: derrière l’emploi de ces deux mots, c’est du présent qu’il est question; et du refus de voir dans le présent l’unique horizon de nos espoirs. C’est encore l’idée d’un progrès à travers lequel l’avenir est le lieu protecteur où se développent les espoirs de libération d’où découle la dimension parfois christique des deux candidats à la Présidentielle. En posant les bases d’une libération des raisons de s’indigner ou de de se résigner, l’insoumission, comme l’indignation, forcent les partisans à regarder au-delà des frontières de leur obéissance présente en leur faisant entrevoir, un instant, les espaces paradisiaques d’un monde où l’indignation véritable a fait naître un monde vraiment libre, un monde vraiment équitable, une nature vraiment naturelle…

L’hyperbate (l’aller plus loin), le retardement dans le discours, c’est la prolongation frustrante et délicieuse de l’expérience de l’instant: le partisan éprouve alors, par la parole magique du politique, l’émotion de voir durer… encore, encore un peu… la promesse.

Quant à savoir si c’est un bien, nous le saurons bientôt 🙂

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MARIE-EVE LACASSE EST L’INVITÉE DU MONDE MODERNE https://www.lemondemoderne.media/marie-eve-lacasse-linvitee-monde-moderne/ https://www.lemondemoderne.media/marie-eve-lacasse-linvitee-monde-moderne/#respond Mon, 24 Apr 2017 17:46:11 +0000 https://www.lemondemoderne.media/?p=1421 Cet article MARIE-EVE LACASSE EST L’INVITÉE DU MONDE MODERNE est apparu en premier sur Le Monde Moderne.

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MARIE-EVE LACASSE EST L'INVITÉE DU MONDE MODERNE

Marie-Eve Lacasse est l’invité du Monde Moderne pour son livre « Peggy dans les phares » qui retrace l’histoire d’amour de Peggy Roche et Françoise Sagan. Une épopée intime, où l’écrivain fait revivre Sagan et le paris de Saint Germain, à la vitesse d’un bolide éclairant l’idylle méconnue.

C’est la passion qui domine la vie de Sagan, et l’amour de la culture française et de sa langue qui a poussé Marie-Eve a consacré ce livre au monstre sacré Sagan, comme un reflet fugace et fidèle.

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SAME PLAYER SHOOT AGAIN https://www.lemondemoderne.media/same-player-shoot-again/ https://www.lemondemoderne.media/same-player-shoot-again/#respond Mon, 24 Apr 2017 16:12:54 +0000 https://www.lemondemoderne.media/?p=1347 Cet article SAME PLAYER SHOOT AGAIN est apparu en premier sur Le Monde Moderne.

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SAME PLAYER SHOOT AGAIN

Opinon d'Alexis Poulin

Lundi matin, Café du Commerce.  « Une campagne pleine de surprises », « La mort du PS, la nuit des longs couteaux chez les Républicains ». Ces phrases on les a dites, entendues, répétées.

Ce lundi matin, j’avais la désagréable impression d’être un spectateur coincé devant le 127èmeépisode d’une télé novela.  Effets secondaires du binge watching : anesthésie, somnolence, mal de crâne…

Comme dans chaque soap opéra, il y a une distribution des rôles, proche de la caricature, avec les méchants, les héros, les cocus, les seconds roles.

Marine Le Pen, en premier lieu évidemment, tient le rôle de la « méchante ».  A lire son programme, on comprend difficilement les raisons qui ont poussé nombre d’éditorialistes à qualifier son mouvement  de « droite populiste ou décomplexée » pendant la campagne.  Taxation des entreprises qui embauchent des étrangers, octroi des minimaux sociaux aux seuls nationaux, expulsion de tous les étrangers condamnés … Ces idées sont bien celles de l’extrême droite et contraires à nos valeurs républicaines.

François Fillon aussi.  Celui-ci s’est illustré par son mépris vis- à vis de ceux qui lui demandaient des comptes mais aussi de ses concitoyens.  Il est difficile en effet d’oublier la séquence diffusée par France 2 où il expliquait au personnel soignant épuisé la nécessité de travailler plus pour ne pas produire plus de dette. Cela ne se fait pas de tirer sur une ambulance, alors on va s’arrêter là.

Et puis il y a le jeune premier, Emmanuel Macron : sa jeunesse, son dynamisme, son programme évolutif. Rien de très original pourtant chez le probable futur Président de la République : un profil de jeune loup de la finance, un programme social et économique libéral assez classique. Baisse des cotisations patronales, gel du SMIC, réduction des dépenses publiques. Le candidat semble n’avoir tiré aucun enseignement des répercussions sur les populations des politiques d’austérité menées par la Grèce, L’Espagne et le Portugal.

La victoire de ces deux personnage de fiction, Marine Le Pen et Emmanuel Macron est celle du story telling outrancier sur l’information. L’un comme l’autre sont les deux faces d’une même mécanique qui a permis à Donald Trump d’être élu. La force de la campagne, c’est de convaincre, non pas d’un programme (réalisable ou non) mais d’un courant (la Vague bleue Marine, En Marche) qui doit fédérer les consciences pour se réapproprier le roman national.

A quelques voix près, les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon pouvaient réussir cette prouesse.

Chez les marcheurs, il y a eu le bonheur d’un pari réussi, l’enthousiasme de rejoindre un personnage qui incarne le mieux l’instant présent : ouvert, libéral, consensuel, synthétique. Que son livre confession s’appelle « Révolution » choqua si peu, la marche a été pour beaucoup une bouffée d’air dans un paysage politique confiné.

Pour les partisans de Marine Le Pen, il y a aussi en filigrane l’idée d’un renouveau.  Le FN, bien que n’ayant pas renié ses fondamentaux, n’est plus le parti de papa et peut sérieusement se projeter en parti de pouvoir sans risquer le ridicule.

Mais dans les deux votes, la peur agit comme moteur : peur du monde ouvert contre peur du monde fermé. Deux conceptions s’affrontent : croire qu’on a les moyens de survivre et bénéficier de la mondialisation ou bien la fuir à tout prix dans un labyrinthe de murs. Dans les deux cas, l’urgence écologique est oubliée dans les programmes et le mensonge sous-tend la logique du vote : je vote pour continuer d’exister dans une fable.  Le fossé semble si large entre ceux qui croient encore à la promesse de la démocratie de marché (American Dream) et ceux qui attendent le pire, protégés par la Nation toute puissante et barricadée. Deux leurres qui font effet de programme.

Il est malheureux qu’Emmanuel Macron ait été le seul candidat à être identifié comme pro-européen durant la campagne. Car quelle est l’Europe qu’il propose ? Celle de la politique des 3% de déficit public, celle de l’austérité assumée, celle de la concurrence et du marché comme force de progrès, bref, l’Europe qui déçoit depuis maintenant 30 ans. Car en quoi créer un ministre des Finances européen aidera les populations en difficulté dans les pays ou la solidarité évoquée par le candidat fait défaut ? La refondation démocratique promise après les élections allemandes ne risque-t-elle pas de passer au second plan ?

Mais pour moi, le choix est clair pour le second tour : commettre l’erreur britannique de quitter l’UE ou bien proposer à la France d’être au coeur de la refondation européenne.

Le spectateur fatigué peut aussi choisir de s’abstenir de voter, mais à lui le risque de se retrouver bloqué au cœur d’un très mauvais scénario pour les cinq prochaines années.

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De quoi « numérique » est-il le nom dans la politique du monde moderne ?

Opinon de Xavier Laurent Salvador

La révolution numérique

Les mots « révolution » et « numérique » sont toujours associés aujourd’hui, comme s’il allait de soi que la « numérisation » était le gage d’une rupture « révolutionnaire » avec des usages anciens, et donc forcément désuets. C’est un stéréotype de l’actualité, quelque chose que l’on retrouve dans tous les discours politiques et qui résonnent curieusement avec le slogan de la campagne de 2012 de François Hollande, : « le changement, c’est maintenant ». Il y a d’ailleurs quelques chose de profondément inquiétant dans cette injonction faite à chacun de se changer, de se convertir pour ne pas empêcher l’avénement de la promesse du progrès. C’est un vrai processus de subversion à l’oeuvre dans ce discours qui présente quelque chose de vaguement totalitaire, de vaguement doctrinal et qui est intériorisé par chacun. « Change maintenant », les « anciens usages sont désuets », « Convertis-toi »: autant d’injonctions qui émanent d’un processus techonologique, qui a un impact économique et dont le politique s’empare un peu maladroitement dans un processus qui rappelle le slogan de la Chine de Mao « 破四旧 » (« débarrasse-toi des quatre vieilleries », à savoir « idées, biens, traditions, cultures »). La presse quotidiennement évoque les nouveaux défis du monde moderne au prisme révolutionnaire dont voici quelques exemples aujourd’hui, mais nul doute que l’expérience pourrait être menée de manière identique chaque jour qui passe :

  • La révolution numérique doit rester au service de l’humain (La Tribune, 14/04/17)
  • le citadin au cœur de la révolution numérique (Le Monde)
  • Les agences bancaires au défi de la révolution numérique (Figaro)
  • La révolution numérique au centre des débats (La Dépêche)
  • Le Creusot : La Révolution Numérique présentée (Creusot-info)

La récurrence de ces deux mots est d’ailleurs si forte, si soudée que l’emploi même du mot « numérique » aujourd’hui renvoie mécaniquement à l’idée d’une rupture culturelle et civilisationnelle d’une pratique immédiatement révolue du fait même qu’elle est sommée de ne pas appartenir au camp de la post-modernité. Et quand je dis « révolue », je renvoie évidemment à l’emploi assez curieux du mot « Révolution » chez des acteurs de droite comme de gauche, ce qui ne manque pas d’éveiller la curiosité du citoyen qui assiste à un glissement de sens de l’action politique assez extraordinaire. L’avénement d’un nouveau monde semble aujourd’hui devoir passer, dans le vocabulaire de la droite comme de la gauche, dans une forme de subversion/réapproriation de l’action politique et en un mot, de la révolution.

D’ailleurs, notez bien qu’à côté de la « révolution numérique », on observe une autre tentative sémantique moins violente dans l’emploi d’une seconde expression, qui sonne plus doucement à nos oreilles, celle de « transformation digitale » que l’on trouve justement plus fréquemment dans la presse économique spécialisée qui plaide en creux pour un adoucissement du processus à l’oeuvre. Les Échos, qui sont les principaux promoteurs de cette seconde expression, posent un regard très intéressant sur la démarche sous-entendue par l’emploi du mot « révolution » qui inquiète, non sans raison, les principaux acteurs de l’économie moderne :

  • La sempiternelle transformation digitale (Echos)
  • L’industrie nucléaire au défi de la transformation digitale (Industries et Technologies)
  • Transformation digitale, guerre des talents : (Echos)
  • des entreprises dans leur transformation digitale (Boursorama)

Bref, en un mot, cette inégale répartition de deux expressions (« Révolution numérique » et « transformation digitale ») semble relever d’un clivage politique: d’un côté, il y aurait une manière de gauche d’être dans la Révolution, avec sa majuscule comme dans l’article de Creusot-Info et de l’autre, il y a une manière de droite de penser la transformation des usages quotidiens des données digitales.

Comment les deux camps de la droite et de la gauche peuvent-ils s’accorder sur l’emploi d’une expression pourtant si clairement connotée dans l’histoire politique de l’Occident ? Et surtout, comment se fait-il aujourd’hui que le mot « révolution » ait si simplement pénétré le coeur de l’action politique de droite comme de gauche ? De quoi, en un mot, le mot numérique est-il, bon sang de bois, le mot aujourd’hui ?

L’Internet : back office

Pour comprendre la fracture politique qui est en train de se construire aujourd’hui sur un usage des données numériques, il faut en revenir à une définition claire des enjeux de l’action politique. Que se passe-t-il aujourd’hui dans le discours des candidats à l’élection présidentielle lorsqu’ils s’engagent pour une « économie numérique » ou lorsqu’ils ont recours aux hologrammes pour dupliquer, diffuser l’envergure de leur programme d’action politique ?

Mais pour bien comprendre de quoi il s’agit, accordons-nous un instant sur la définition de l’objet politique qu’est le « numérique » dont Internet résume à soi tout seul l’identité. De quoi parle-t-on concrètement, au-delà des longues phrases métaphoriques sur les « espaces de liberté » renouvelés, et des « lieux d’échanges de biens et d’idées » ?

  • Pour commencer, Internet est souvent à tort perçu comme une métaphore de la bibliothèque municipale étendue au monde. Il n’en est rien: Internet, dans son emploi quotidien par les citoyens lecteurs de presse, ce sont trois zones de marchés dont tout terminal (ordinateur ou téléphone portable, tablette) est un client captif.
  • Au premier niveau, Internet c’est une infrastructure. C’est-à-dire des kilomètres de cables passés dans des pipes entre de grandes infrastructures urbaines ou industrielles et un énorme parc de répartiteurs  (pour dire vite, des dominos éthernet associés à des processeurs mono-taches dont la fonction est d’aiguiller la charge électrique de la demande en fonction de l’état du réseau et de la nature des informations). Cette infrastructure peut être tantôt publique (Renater par exemple pour l’Université, mais aussi militaire, réservée aux milieux hospitaliers français) ou privée (Free, Bouygues, SFR). Dans le cas du réseau publique, les infrastructures matérielles sont majoritairement produites par des firmes nationales, comme Alcatel. Dans le cadre du réseau privé, les répartiteurs peuvent être fournis par l’un des trois grands acteurs du marché: Cisco (Etats Unis), Huawey (Chine) et Alcatel. En France (comme en Afrique occidentale) aujourd’hui, presque 90% du marché privé sont possédés par la firme chinoise, ce qui pose question sur l’indépendance du marché français de la donnée: il ne sert à rien par exemple de plaider pour un « Google » français si 80% des usages dudit navigateur transite via des répartiteurs chinois. Du point de vue de la confidentialité des données de l’entreprise, on se prend à rêver du scandale que constituera la découverte de mouchards sur ces machines… Pardon ? Comment dites-vous ? C’est déjà vu ? Ah, pardon, au temps pour moi.
  • Au deuxième niveau, Internet c’est un marché pour la fabrication des postes terminaux (ordinateurs personnels ou smartphones et OS adaptés: en un mot, Microsoft, Apple, Vaio, Samsung et pour le développement du monde libre, Linux et l’ensemble des systèmes Unix) sur lesquels les firmes déploient des outils numériques, les navigateurs, qui obéissent à un ensemble de préconisations pour la reconstruction des pages Web sur le poste: Mozilla et son client Firefox, Microsoft et son client Internet Explorer, Google et son client Chrome, Apple et son client Safari, le monde du libre et Opera. Au coeur de ce dispositif économique, se trouve une institution centrale : le W3C. De quoi s’agit-il ? C’est le consortium composé d’acteurs privés de l’élaboration des navigateurs, de chercheurs et de représentants des agences fédérales américaines qui s’entendent pour préconiser des usages de normes (HTML, XHTML, CSS, XML, XQuery, XPath…) que les firmes implémentent dans leur navigateur. En parallèle de ce mécanisme de la représentation symbolique de l’information, se trouve le marché du service Web qui implémente les logiciels serveurs, les machines pour les exploiter, le matériel lui-même (disques optiques ou flash, processeurs, cartes, circuits imprimés, écrans, projection, circuits audio…), la sauvegarde, etc.
  • Enfin, au dernier plan, se trouvent réunis les acteurs de la construction et du développement d’applications qui dépendent entièrement des deux précédents: diffusion de l’information, startup de l’économie numérique basée sur la création de services ou ‘d’apps’, exploitation et représentation des données, réseaux sociaux, usages ludiques, de la recherche, enjeux de santé et que sais-je encore.

Aujourd’hui, dans le discours de la presse française, l’ensemble des enjeux de « l’économie numérique » cristallisent autour du troisième étage de cet enchevêtrement subtil de réseaux économiques qui convergent majoritairement vers les Etats-Unis, puis la Chine. Voilà quelques exemples, qui illustrent à peine la formidable dynamique éditoriale qui caractérise l’emploi de ces expressions tous les jours:

  • Les « Civic tech » ou la démocratie en version start-up (LM)
  • Industrie du numérique: adapter le financement des start-up (Africa)
  • Procsea, la start-up vaudoise qui bouscule le marché de la pêche (Le Temps)

Toute l’économie numérique est symbolisée en France par l’ensemble de ces startups (qui ne sont que des entreprises pourtant) développant bien un ensemble d’usages de l’Internet et de la donnée mais qui s’inscrivent toutes dans une forme de dépendance à l’égard des grandes infrastructures sur lesquelles l’Etat français a perdu toute influence.

Une dernière chose à ajouter peut être, du point de vue de la philosophie du Web, il est important de comprendre que l’Internet perçu comme une collection de documents accessibles et consultables à travers l’URL a profondément évolué depuis les années 1990 pour devenir actuellement un lieu de récolte au sein d’une collection de données. Nous sommes passés en 20 ans d’un Web documentaire où le document grosso modo fonctionnait comme une image de l’oeuvre imprimée accessible via un navigateur qui le téléchargeait et le reconstruisait sur le poste client, à un Web de la donnée qui identifie des lieux de données au sein de collections et toutes les technologies que je viens d’énumérer se sont dotées des moyens de penser non plus l’adresse du document mais le lieu de la donnée. C’est une révolution intellectuelle dont le politique peine à se saisir, en dehors des longues incantations au « Big Data ».

Qu’en est-il de l’action politique dans le programme des candidats ?

En s’intéressant, même superficiellement, aux propositions numériques de trois candidats de la gauche, du centre et de la droite, on se rend assez rapidement compte d’une représentation des enjeux numériques diamétralement opposée qui révèle une pensée plus ou moins concrète de la réalité des enjeux politiques de l’Internet en France, mais qui caractérise en creux le développement d’un renouveau de l’action politique.

Chez J.-L. Mélenchon la rhétorique déployée au tour de l’enjeu numérique est proprement politique et n’accorde aucune place aux enjeux financiers attachés aux étages de l’industrie informatique. Tout est orienté vers l’utilisateur final ou le créateur de contenus et ne prend pas en compte l’industrie intermédiaire de la diffusion qui y est liée. Il en fait un enjeu culturel et civilisationnel, mettant l’accent sur le caractère de diffusion libre des contenus et de la donnée par le biais d’un Internet quand même un peu mythique déconnecté de toute réalité économique des enjeux des consortiums de construction de l’Internet (étages 1 et 2 précedemment décrits), un peu comme si la communication numérique de l’information était une forme de support dû, sui generis, à la conscience républicaine sans contrepartie des usages. Le candidat, sur le site de son programme, décrit son souhait premier de « démocratiser la culture » par exemple dont la grande « Bibliothèque » (c’est son mot) municipale du Web est le lieu idyllique du mélange et de la confrontation gratuite. Il évoque la création d’ « un domaine public payant pour financer les cotisations sociales des créateurs », étant entendu que le seul support de dévéloppement de l’économie numérique est selon lui dans la création d’usages nouveaux par des applications innovantes qui convergent vers une forme de grand réseau social citoyen public et où l’on voit se dessiner l’image d’une agora numérique renouvelant enfin les usages de la République de Périclès… Ultime fantasme de la pensée politique qui ignore sans doute que l’agora d’Athènes était réservée aux hommes affranchis et interdite aux esclaves comme aujourd’hui l’agora numérique est réservée aux usages promus par des entreprises privées qui monétisent des usages valides et conformes. Il évoque encore l’ouverture d’« une médiathèque publique en ligne » jouant sur la métaphore de la bibliothèque documentaire, ce qui est également intéressant car quoique révélateur d’une conception d’Internet aujourd’hui révolue, l’idée de la libéralisation des données culturelles rencontre favorablement les aspirations d’un électorat concerné.

Pour le candidat F. Fillon, au contraire, le discours n’est pas politique, mais essentiellement économique et caractérise assez une image d’une autre « révolution numérique » des usages financiers de l’informatique au coeur de la donnée, sans considération pour le client terminal. Tout son discours est orienté non plus vers l’utilisateur final ni vers le producteur de contenus, comme c’était le cas avec J.-L. Mélenchon, mais du côté de l’industrie intermédiaire de diffusion des contenus. Le Grand Bond en avant promu par François Fillon passe, il le dit lui-même, par sa volonté de « moderniser notre pays grâce au numérique » ou de rapporter les enjeux de l’Internet aux enjeux de la Révolution Industrielle de la fin du XIXe siècle: « C’est une véritable révolution industrielle qui se déroule sous nos yeux et qui nous confronte à des défis majeurs pour notre culture, nos valeurs, notre économie ». Les objectifs technologiques qu’il assigne à son action gouvernementale sont d’accélérer « le déploiement du Très Haut Débit fixe » (premier étage de la construction numérique de l’Internet en France) pour « Mettre en place l’ «open data» (troisième étage) pour « Porter, avec l’Allemagne, l’ambition de plateformes numériques industrielles » (deuxième étage de la diffusion numérique). 
Son discours détourne avec beaucoup d’habileté la charge symbolique de la « Révolution numérique » en l’extirpant de son contexte communiste au profit d’un usage consensuel lié à une conception « industrielle » de la technologie d’Internet en France. En parlant ainsi, il produit par contraste une analogie réactionnaire propre à structurer le fantasme de la subversion à l’oeuvre dans les usages informatiques du citoyen: le numérique est comme la révolution industrielle, ce n’est qu’un recommencement rassurant de quelque chose de déjà vécu, c’est comme avant… et c’est très intéressant, parce que le biais industriel neutralise à proprement parler la violence de l’expression initiale et la détourne pour en faire au contraire un argument valorisé auprès de l’électorat patronal, celui qui adhère au discours des Echos sur la « transformation digitale ». En un mot, il subvertit la subversion – ce qui est très fort.

Enfin, pour le candidat E. Macron, l’enjeu est sans doute plus difficile à cerner, empruntant aux deux discours: il se fixe clairement du côté des usagers terminaux en proposant « pas de téléphone en primaire ou au collège » et rejoint en fait les considérations du candidat Mélenchon lorsqu’il évoque une « banque de données numériques réutilisables » dont on peine toutefois à comprendre s’il s’agit d’un enjeu de propriété intellectuelle, de contournement du droit ou un doublon des politiques de numérisation des archives déjà mises en oeuvre par les bibliothèques nationales. Dans le cadre d’une économie dirigée, il évoque des orientations concernant les usages des données de santé (« E-Tech ») et des transpositions numériques de services existants (« guichet numérique de la justice ou de la santé »). 
Bref, un ensemble de propositions qui se positionnent dans un univers plus « numérisé » que « numérique » et qui prend en compte le citoyen-consommateur au sein d’un univers global sans grande marge de manœuvres sur les enjeux fondamentaux des superstructures technologiques de l’Internet Public ni les enjeux de la présence européenne au sein des consortiums comme le W3C. En revanche, la révolution du numérisé est clairement défini comme un moyen d’action sur la relation directe entre l’ouvrier/citoyen et le patron/Etat qui l’administre dans une forme de dialogue semi-direct qui est en soi l’essence même de la politique moderne.

Action politique et Révolution numérique

On voit donc au terme de cette petite promenade que l’enjeu de la « Révolution numérique » oscille clairement entre deux axes politiques: celui des usages et celui des infrasctructures. D’un côté, une révolution active, qui est une réappropriation des usages par le client terminal, un luddisme des temps modernes qui donne tout son sens à l’action révolutionnaire. 
Et de l’autre, un réinvestissement de la définition capitaliste de la révolution industrielle qui transforme la Révolution en processus de travail actif au service d’un état européen dirigiste.

Il y a donc une révolution numérique de droite, et une révolution numérique de gauche, d’où découle une façon de concevoir l’action politique. Ah, venons-en à la question de l’action politique et de son rapport au « numérique ».

De quoi s’agit-il, aujourd’hui, lorsque l’on évoque « l’action politique » et comment la politique dans le monde moderne se pense elle-même comme une action. Là encore, l’emploi de ces deux mots au sein d’une expression figée tourne au stéréotype de la presse quotidienne et on lit aujourd’hui que « La HIISE appelle à la promotion l’action politique » (EcoNews, 14/04/17), « Le Parti pour la concorde et l’action politique installe ses quartiers en Centrafrique » (La Nouvelle Tribune, 14/04/17), « En indexant son action politique sur les transitions numériques et écologiques, Macron pourrait alors construire une croissance collaborative (La tribune.fr, 14/04/17) », « Ces thématiques portent sur des domaines clés de l’action politique (Amnesty International, 14/04/17) », « Pour Mgr Rey, ce contexte politique marque avant tout l’occasion pour l’Eglise de repenser sa présence dans l’action politique (RCF, 14/04/17)», etc., la liste serait longue encore …
Toutefois, que faut-il entendre lorsque l’on emploie cette expression « d’action politique » lorsqu’il s’agit tout aussi bien de parler de la politique de l’Eglise, des actions des mouvements associatifs pour les droits de l’Homme ou de la lutte pour la démocratie en Afrique ?

L’action politique n’est pas un mot innocent dans le vocabulaire politique des deux camps. De l’action française à l’action directe, penser les moyens d’agir en politique a toujours été un problème pour les français pris en tenaille entre deux tentations.
Au risque d’être un peu caricatural et pour le dire vite, disons qu’à droite, l’action est profondément condamnable par définition: en effet, d’essence chrétienne, la droite française a toujours condamné dans l’idée de l’action la Révolte contre les schémas divins qui ont conduit la Révolution française notamment à perdre la cause de la monarchie constitutionnelle. Penser l’action à droite relève d’emblée d’une révolte contre l’ordre établi et comporte le risque de corrompre encore plus un état senti comme une altération de l’autrefois dont l’évocation suffit à soi seul à évoquer un idéal vers lequel il faut tendre dans l’attente d’une grande réconciliation. D’ailleurs, si l’on songe un instant à la naissance politique de l’Action française, il n’est sans doute pas anodin que Maurice Pujo, le principal fondateur de l’organe de presse que rejoint Maurras en 1899, soit un philosophe républicain de gauche, agnostique comme Maurras. Ces deux entêtés ont importé les premiers dans le champ du vocabulaire de la droite le mot « d’action » qui était d’ordinaire plutôt accaparé par la gauche ouvrière.

En effet, à gauche, l’action est portée à l’origine par la pensée de la lutte des classes dont le modèle est la Révolution française qui a permis le renversement des tyrans. Engels, dans le Parti de Classe, au chapitre des questions d’organisation, intitule son premier chapitre: « l’action politique de la classe ouvrière » et y définit les moyens de l’action ouvrière contre le diktat exercé par la bourgeoisie : « On prétend, écrit-il, que toute action politique signifie reconnaître l’ordre existant. Or, si ce qui existe nous donne les moyens pour protester contre l’état existant, dès lors l’utilisation de ces moyens n’est pas une reconnaissance de l’ordre établi. » Et Marx, dans le Manifeste, montre également la manière dont toute peinture d’une action « pacifiste » visant à proposer des modèles de la société idéale de demain est vouée à l’échec. Seule l’action essentielle, qui est la Révolution, est porteuse de la garantie du changement synonyme, dans la dialectique communiste, de la victoire de la classe ouvrière sur la bourgeoisie.
Toutefois, depuis les événements de 1917 et la seconde guerre mondiale, les moyens de l’action à droite comme à gauche se sont pour ainsi dire effondrés sous leur propre poids: à droite, l’action toujours condamnable porte en soi la responsabilité de l’échec de l’Action française qui a porté au pouvoir en France la trahison du régime de Vichy; et à gauche, l’action révolutionnaire est fortement disqualifiée par l’échec du régime russe.

Autrement dit, l’action politique est, en France et de manière plus générale en Occident, disqualifiée d’emblée de sorte que le politique est pieds et poings liés.

Réenchanter la politique : la numérisation du monde

C’est cette situation somme toute paradoxale d’un monde politique condamné à s’interdire d’agir qui explique que l’économie, qui est la science de la bourgeoisie, incarne dorénavant toute forme de spéculation politique sur les moyens de changer le monde: l’économie est porteuse en soi d’un gage de crédibilité par la dénomination du principe de réalité indiscutable qu’est censé représenter le nombre statistique. C’est ce nombre statistique qui, dans toutes les sciences humaines, est devenu le terminus ad quem de toute démonstration.

Si le monde a été désenchanté par la guerre, la post-modernité renvoie au nombre mathématique les moyens de le réenchanter. Et cela est rendu possible en introduisant l’idée que la statistique quantificatoire offre le moyen de prédire les réactions de l’humain, ses aspirations, ses envies, ses désirs de sorte que la société capitaliste possède enfin le moyen d’anticiper les actions des foules en leur offrant ce qu’elle désire avant même qu’elles n’en aient formulé le souhait. Plus de guerre possible avec un peuple assouvi, rassasié.

Il fallait que cette idée trouvât un nom pour devenir une idéologie politique; et voilà qu’intervient la notion de « Révolution numérique » qui offre enfin la conciliation des points de vue subsumé au nombre (le « numericus » latin). La « Révolution numérique » est un double point de vue, une convergence politique. Elle permet de désigner à la fois un objectif d’action politique révolutionnaire et de la réhabiliter en même temps. Par la transposition au monde objectivement juste et vrai des mathématiques du monde analogique (celui où nous vivons), l’action politique redore son blason et légitime enfin la parole politique en s’émancipant partiellement de la domination bourgeoise de l’imaginaire économique. Et elle retrouve les rênes du pouvoir dans un principe nouveau: celui de la mathématisation du monde pacifié par le nombre.

C’est cette idée qui est recouverte par le numérique en politique aujourd’hui, et c’est cela qui explique que, malgré le fossé entre la réalité de l’univers informatique d’Internet et sa représentation dans les discours de droite et de gauche, subsiste un élan dans l’emploi de l’expression « révolution numérique »: c’est la dernière chance offerte de relégitimer l’action politique et de lui offrir de nouveau le moyen de réenchanter le monde par le nombre, par la mathématique, par le numérique.

Quant à savoir si ce peut être un bien ou un mal, nous le saurons bientôt 😉

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Voter pour qui, voter pour quoi?

Opinon d'Alexis Poulin

Je m’appelle Christine, j’ai 43 ans et je suis aide-soignante. Le manque de moyens humains et financiers, la pression des autorités hospitalières ne me permettent plus d’accompagner les patients parfois confrontés à un grand dénuement social et affectif, dans des conditions dignes. Je suis épuisée.

Je m’appelle Mo, j’ai 21 ans et je suis étudiant. Chaque semaine, les contrôles policiers me rappellent que je suis « un bamboula » avant d’être un citoyen.

Je m’appelle Halima, j’ai 37 ans, je suis caissière dans une grande enseigne. La direction nous oblige à travailler des heures en soirées et parfois le dimanche. J’élève toute seule mon petit garçon de 5 ans et je suis obligée de me débrouiller pour le faire garder. Je passe 1h30 dans les transports chaque jour et je n’arrive pas à nouer les deux bouts à la fin du moi.

Je m’appelle Alexis, j’ai 42 ans. Je fais le grand écart entre les deux pans de la fracture sociale. Aujourd’hui j’ai peur pour moi mais aussi pour Christine, Mo, Halima et les milliers d’autres pour qui l’ascenseur social a commencé une descente.
La semaine passée, nous honorions la mémoire de Dimitris Christoulas, retraité sans histoire, qui se donna la mort face au Parlement sur la place Syntagma à Athènes, dans un dernier geste de résistance pour dénoncer l’inéluctable précarité sociale à laquelle lui et ses concitoyens étaient condamnés.

Bien sûr, la France n’est pas la Grèce, mais au-delà des scandales et petites phrases de ces derniers mois, il semble qu’à de notables exceptions à gauche, les principaux candidats aient définitivement enterré la fonction protectrice de l’Etat au nom de la réalité économique. On a rappelé à nombre de citoyens et principalement les plus précaires, la nécessité de faire des efforts en raison d’intérêts supérieurs : la dette, la crise, l’Europe, l’emploi à tout prix (surtout le plus bas) mais rarement on ne leur a donné une raison d’espérer un avenir meilleur.
Ce discours pose deux problèmes majeurs. Tout d’abord, il sous-tend la responsabilité individuelle et collective face aux difficultés budgétaires de l’Etat et par-delà il fait l’impasse sur les décisions erratiques des derniers gouvernements en matière sociale et économique.
Aujourd’hui, on promet aux classes populaires d’oublier leur misère devant un film de propagande anti-Rom. L’image est facile mais elle caricature à peine la dérive dans l’acceptation de propos racistes et poujadistes qui ont émaillé cette campagne. Le coupable est désigné : c’est l’étranger, l’assisté le SDF ou le fonctionnaire.

Mais si le principal responsable de la soudaine faiblesse de notre contrat social vieillissant, était tout autre, n’avait pas de nom, et pas d’incarnation, comme le disait François Hollande ? Des créanciers anonymes, dont 64% non résidents qui détiennent la dette de l’Etat. Car la dette, à qui profite-elle ? A nous tous lorsque l’Etat s’endette, mais surtout aux créanciers, fonds de pensions, assureurs, banques françaises et fonds internationaux lorsque l’Etat rembourse à coup de coupes budgétaires et d’économies de moyens.

Vous entendrez encore en ces derniers jours de campagne les éditorialistes inquiets des programmes dangereux et irréalistes, qui vont creuser la dépense publique de façon irraisonnée. Chacun d’entre eux s’abstient d’annoncer les chiffres alarmants du taux de suicide en Grèce et en Espagne, depuis la mise en place de ces politiques de spoliation des plus pauvres. Rappelons-le encore pour les électeurs indécis et à la mémoire courte, l’austérité, c’est la souffrance des plus faibles, une société atomisée et éparpillée aux extrêmes. L’austérité, ce n’est pas un « effort », non, pour certains c’est purement et simplement une condamnation à mort.

Le deuxième écueil réside dans la notion du contrat. Pour qu’un contrat social puisse s’établir entre un citoyen et la puissance étatique, il faut que les deux parties s’engagent à respecter leurs obligations respectives. Or, on peut réellement s’interroger sur la manière dont la puissance publique remplit les siennes par rapport à une frange importante de la population, plongeant ainsi dans une course aux extrêmes les citoyens, incapables de s’imaginer un destin commun.

L’Etat protège, il n’est pas une produit financier estampillé AAA comme une andouillette sur les marchés. Que les candidats qui souhaitent « redresser » le pays se pose la question de leur responsabilité passée avant de venir briguer un énième mandat pour finir dans une apocalypse économique où le service public ne sera plus qu’un lointain souvenir des Trente Glorieuses. La doxa libérale est devenue un mantra vide qui permet à certains de vendre un avenir radieux, omettant que l’égalité des chances est un prérequis dans le pacte républicain et que les chanceux d’aujourd’hui peuvent devenir les perdants de demain. Divorce, faillite, maladie… chacun d’entre nous devra peut-être un jour s’appuyer sur la solidarité collective pour faire face à l’accident de parcours. La solidarité et l’empathie ne sont pas de rances reliques réservées à l’extrême gauche ou aà la misérécorde religieuse, elles constituent les fondements du contrat républicain.
Critique des médias, crise financière, stigmatisation des populations immigrées, retour d’un discours de la morale et du besoin de chefferie, emiettement de la gauche progressiste et oligarchie aux abois : tous les ingrédients sont réunis pour assurer à l’Europe un nouveau moment fasciste, le nier est criminel, faire campagne sur la colère est irresponsable et démissionner face à la montée de ces nouvelles idées nauséabondes est indigne.

Je n’ai pas la légitimité ni l’autorité de donner des consignes de votes mais demain, si nous n’y prenons pas garde, cette élection présidentielle sera la scène de la dernière représentation de Rhinocéros. Le casting est mauvais, le public fatigué et la critique est payée par le propriétaire du théâtre.

Au premier tour, ce sera le lever de rideau, trois coups de matraque sur la tête pour signifier le début de l’acte. Puis au deuxième tour, la salle sera silencieuse et interdite, les comédiens viendront prendre les bravos muets en plein cœur. Et puis il nous faudra quitter le théâtre, et eux la scène.

Le lendemain, on ira au bureau ou à l’usine, certains légers et rassurés d’avoir vu un si beau spectacle et les autres sidérés par une si piètre mise en scène.

Après le spectacle, retour au réel, ce sera plus difficile encore pour Mo, Christine, vous et moi. Il faudra encore 5 ans avant la prochaine représentation. Le titre aura changé, les budgets de la production auront été affectés par la baisse des subventions, les spectateurs seront moins nombreux.

Ne l’oublions derrière cette mise en scène triste et fatiguée, il y a des vraies personnes, des destins, des vies minuscules qui affrontent une réalité quotidienne, qui n’est pas le fruit d’une idéologie, mais un combat oridnaire contre la misère, avec le lot de violence et de souffrance qu’elle charrie. Pour eux, pour nous tous, il est encore temps d’empêcher la machine de dérailler, de donner nos voix aux candidats susceptibles de garantir des conditions de vie dignes pour le plus grand nombre et dans le respect des valeurs républicaines.

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Thierry Théolier est l'invité du Monde Moderne

Thierry Théolier est l’auteur du “Dude Manifesto”, un manuel poétique pour apprendre comment être un dandy punk en 2000 WTF à Paris. Il nous reçoit dans l’antre du Thao et nous parle de la genèse de la figure du Dude et de l’adaptation IRL de ce mode de vie ascétique et artistique. De ses débuts crevards en couv’ de Technikart, à la fondation du Syndicat du Hype, vivre en Dude en 2017 est une performance, qui peut-être touche à sa fin? Les voies du Dude sont impénétrables et la suite WTF donnera à voir un Phoenix de la contre-culture plutôt qu’un martyr de la glande céleste.

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RAMDAM RÉCLAME AU PAYS DES LUMINAIRES https://www.lemondemoderne.media/ramdam-reclame-pays-luminaires/ https://www.lemondemoderne.media/ramdam-reclame-pays-luminaires/#respond Thu, 30 Mar 2017 09:22:45 +0000 https://www.lemondemoderne.media/?p=1301 Cet article RAMDAM RÉCLAME AU PAYS DES LUMINAIRES est apparu en premier sur Le Monde Moderne.

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RAMDAM RÉCLAME AU PAYS DES LUMINAIRES

Opinon d'Oliver Schlauberg
Les soldes de printemps 2017 vont nous emmener vers une élection faite de belles affaires ! Les candidats en lice nous promettent des soldes époustouflantes, avec toujours plus d’économies,  toujours plus de croissance, et évidemment le bonheur d’une France en fête et rassemblée ! Cette première démarque s’annonce incroyable et riche en surprises : je consomme donc je suis… Bienvenue au pays des luminaires.
Costume Fillon

« 60 millions de votants »,… mais « que choisir » ?

Pas facile de vous décider, tant il y a d’affaires dans l’air… Pourtant tous les candidats se réclament en votre nom et le ramdam des élections bat son plein.
Les 500 signatures déposées, les camelots entrent en jeu avec leur célèbre « je vous ai compris ».
Grâce à la pipolisation médiatique, nous allons  enfin tout savoir sur nos têtes de gondoles.  Déjà le marchand «Karine » nous avait dévoilé leurs intimités, histoire de nous faire découvrir la part d’humain  qui se cache loin derrière le produit.
Désormais, nous entrons dans une phase de marketing direct, là où les produits candidats vont devoir faire la différence pour gagner des parts de citoyens.
Tous les moyens sont bons pour séduire l’indécis perdu au milieu du merchandising d’idée.
 
La principale question revient en boucle : comment faire la différence entre un bon candidat et un mauvais candidat ?  
Cette équation a trop d’inconnus. Elle doit faire appel au bon sens populaire : un bon candidat c’est celui qui parle, mais qui parle bien. Un mauvais candidat, c’est celui qui parle, mais qui parle mal.
Il n’est pas facile de s’y retrouver avec ce genre d’explications, et le français, en période de soldes, perd généralement son flair au profit d’un achat qu’il croit utile.
Les promesses de masse n’étant pas étrangères à cela, beaucoup d’entre nous semblent faire machine arrière et fustigent cette notion d’utilité. Force est de constater que la qualité des produits de la campagne a baissé. Le linge sale est monnaie courante, il s’incruste dans la presse et étonnamment aucune machine législative n’arrive à l’éradiquer.
 
Le premier tour de la cinquième république divise donc les Français sur la pertinence des produits choisis. Le deuxième tour est devenu un achat par défaut où l’innovation politique se joue éternellement autour de deux Gaulles.
 

Cette première démarque sera-t-elle un succès commercial ?

 
D’élection en élection, nous sommes passés d’un vote de masse à un vote épars. L’érosion politique continue sa lente agonie faute de produits adaptés aux exigences du marché. Des millions de citoyens boudent ces soldes aux risques de payer le prix forts dans les mois à venir. En 2012, ils étaient 20 % à ne pas consommer durant la première démarque. Les produits politiques n’ayant pas tenu leurs promesses, ces non-consommateurs ont préféré s’abstenir. Toutes les excuses étaient à la hauteur des programmes : « on connait déjà le résultat », « j’ai déjà donné », ou  « le 22 avril, j’suis pas chez moi »… Les candidats savent que pour être élu produit star de l’année, ils devront aller chercher et convaincre ces 20 % d’abstentionnistes, en plus des indécis, devenus le cœur de cible de cette campagne.  Le succès commercial réside dans l’approche marketing et son positionnement produit pour convaincre cette tranche de prospects versatiles, exaspérés, ou bien encore fatalistes.
la politique c'est la vie ?

Le poids des affaires, le choc des sondages

 
Dans la stratégie de reconquête des consommateurs, les produits politiques ont l’audace cette année de mettre en scène une campagne média, digne des plus grandes séries américaines. Toute la presse en parle et les affaires sortent au fil des jours. Les plus actifs dans le domaine sont les marques LR et FN. Tous deux chassent sur le même segment de marché : les ustensiles de cuisine !
Très prisées au Kremlin, les casseroles FN et LR se livrent bataille et tous deux sont au four et au moulin pour faire monter la sauce et servir la soupe. Ils nous « mythonnent » de bons petits plats ! Mais attention,  pour faire un bon guacamole à la française mieux vaut avoir de bons avocats.    

Le camp d’En Marche n’est pas en reste avec ses articles de randonnée. Pas besoin de prendre des virages serrés à droite ni même à gauche, chaque marcheur inscrit au GR 2017 aura sa propre boussole et pourra voyager à travers l’Europe en utilisant des bus au cas où il manque de préparation physique. Preuve à l’appui avec les anciens guides COHN-BENDIT, DELANOË, BAYROU, PERBEN et MINC qui ont décidé d’emboîter le pas pour sortir de leur retraite de vieux routards. La cordée risque de s’allonger au fur et à mesure de la première démarque avec la “VALLS” des noms bien connus de l’Élysée.
Les marketeurs PS sont à la traîne dans leur placement produit. Beaucoup d’hésitation entre le Bio et le produit universel… En 2012,  le produit star a explosé en plein vol au rayon literie du Sofitel, remplaçait à la hâte par un flan normal pourtant élu produit de l’année. Ne jamais dire jamais, même sans parti, le PS trouve toujours un second souffle pour faire parler de lui.
 
Pour la France insoumise, il semble y avoir de l’innovation dans l’air. L’hologramme est entré tout droit dans le box-office des médias. Tout le monde en parle et ce produit vu à la télé commence à faire des émules même s’il n’est crédité que d’une remise de 14 % dans les sondages. Il faut le souligner, bien loin du classicisme de ses concurrents, que la France insoumise propose des produits innovants et démontre une certaine ambition réformatrice de nos modes de consommation. Une révolution du marché est-elle envisageable ?  Le marketing digital semble pour le moment payer, même si le produit reste encore distancé par les casseroles LRFN et le matériel outdoor !   
 

Des linéaires de supermarché aux étales des épiciers

 
NPA, Lutte ouvrière, DUPONT-AIGNAN, UPR, CHEMINADE, LASSALLE… Tous ces produits plus ou moins exotiques sont quant à eux 100 % accessible lors de cette première démarque. Mais tous sont déjà annoncés en rupture de stock pour le deuxième tour des soldes. Inaudible et généralement peu pris au sérieux dans les médias, ces produits du circuit-court n’offrent aucune affaire intéressante, aucun fait-tout, aucun emploi fictif… Bref, rien n’encourage à consommer. Mais ils auront la possibilité de s’afficher dans les linéaires de France et de Navarre avec leur slogan et leur produit très certainement « révolutionnaire ».Ces produits en quête d’une notoriété nationale n’ont plus que quelques jours pour exister dans l’univers impitoyable de la grande distribution.

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MANIFESTE DES MENSONGES https://www.lemondemoderne.media/manifeste-des-mensonges/ https://www.lemondemoderne.media/manifeste-des-mensonges/#respond Thu, 09 Mar 2017 09:51:43 +0000 https://www.lemondemoderne.media/?p=1295 Cet article MANIFESTE DES MENSONGES est apparu en premier sur Le Monde Moderne.

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MANIFESTE DES MENSONGES

Olivier Auber

Pour une écologie de la parole politique à l’heure des réseaux

Texte rédigé le 18 mai 2007, jamais publié.

Mai 2007. Le flot des paroles électorales ne laisse plus un seul mot valide. La France est KO par épuisement sémantique, sous la coupe du modèle désormais tout puissant : l’industrie politique. Dans l’économie de marché généralisée, les partis, confrontés à la question du maintien de leur domination ou à leur simple survie, empruntent massivement les méthodes les plus agressives de la publicité, du marketing et des affaires. Clairement, la campagne présidentielle française, quelle que soit la sincérité réelle ou feinte des candidats, s’est déroulée comme une guerre commerciale et publicitaire entre firmes concurrentes alliées à leur réseau financier et médiatique respectif. Les partis prétendent encore s’adresser aux électeurs, mais ce mot est vidé de sens par la pratique qui les assimile d’abord à des cibles, des clients ou des abonnés. En regard de la nouvelle industrie politique, il faut l’assumer désormais: l’homme de la rue, pris en otage par la télévision, n’est plus un citoyen, mais un consommateur politique.

Produits

Parmi les produits politiques en compétition, c’est celui de l’industrie lourde de la “démocratie d’opinion” qui l’a emporté, sorte de synthèse des envies et des peurs majoritaires concoctée par les sondeurs. La petite entreprise familiale du Front National été finalement vidée de sa substance. L’industrie innovante de la “démocratie participative” n’a survécu qu’en piquant les parts de marché des petits artisans de la contestation. Les produits écologiques originaux ont été absorbés et recyclés. Les classiques produits communistes et trotskystes ont gesticulé comme il ont pu, si bien qu’ils semblent intégrés au grand bazar. Quant au produit choc du Centre qui voulait créer l’événement en dénonçant la compromission de tous les autres, il a fini par se compromettre lui-même.

Très professionnellement, les conseillers en marketing du Président sorti des urnes le 6 mai, ont lancé des OPA hostiles sur le capital sémantique de toutes les maisons adverses. Sur les rayons de l’hypermarché présidentiel, on trouve désormais tous les produits politiques que l’on peut désirer. Leur design est tout à fait représentatif de la schizophrénie collective :

Protéger les plus faibles, tout en suggérant que l’ordre social n’est finalement que le reflet de l’ordre naturel. Assurer l’égalité des chances, tout en assurant aux classes supérieures qu’elles le resteront de génération en génération. Porter un message humaniste, tout en désignant des boucs émissaires potentiels. Favoriser l’économie de marché tout en proposant des restrictions aux frontières. Favoriser le renforcement des syndicats, tout en imposant un service public minimum. Diminuer les impôts, tout en remboursant la dette, etc. En somme c’est la Révolution ET la Monarchie, tout à la fois.

Synthétiser les ambivalences française n’est pas chose facile, et cela mériterait sans doute un hommage. Cependant l’histoire ne s’arrête pas aux élections et ce produit sémantique hybride, profilé pour des médias dépassés et ne souffrant d’aucune contradiction au moment où les paroles sont prononcées, risque fort d’avoir un effet dévastateur sur la formation même de la réalité.

Fourmilière

Normalement, les fourmis, une fois qu’elles ont trouvé une nouvelle Reine — un Roi en l’occurrence — retournent muette et résignée à leur caste pour glaner leur pitance ; la somptuaire dépense d’énergie qui paralyse tout des mois durant, n’ayant pour effet en principe que de reconduire la fourmilière dans son fonctionnement. C’est le modèle qui semblait être visé. Mais cette fois, la France ressort de l’élection présidentielle, non pas coupée en deux comme à l’ accoutumé, mais atomisée et plus soumise que jamais.

Tout juste intronisé, le monarque, mécaniquement, a déclaré aux chaînes de télévision : “je serai votre Roi à tous” et de manière subliminale : “vous ne l’êtes pas” ; un message de déception adressé à tous et à chacun, sans lequel rien ne pourrait rentrer dans l’ordre. Ce pourrait être le seul message qu’il ait à prononcer, si ce n’est qu’il doit aussi s’assurer que cette déception du pouvoir d’autrui soit fermement relayée par ses ministres et ses députés. Nul doute que cela sera fait, et de manière industrielle.

Avant que ce pouvoir ne s’impose, beaucoup s’étaient un moment reconnus dans l’image souriante d’une Reine aspirante, au sens de prétendante, mais aussi d’aspirateur ; un aspirateur sémantique évidemment, qui tentait de fonctionner de manière très différente de celui de son adversaire. Elle a essayé, dans l’incrédulité générale, de faire balbutier ce qu’elle a appelé la “démocratie participative”, en utilisant un média lui aussi balbutiant; l’Internet. Une idée “sympathique” au yeux de son concurrent, mais un crime de lèse majesté pour ses alliés ! Comment la parole de la masse pourrait-elle arriver au niveau de celle des experts, des cadres politiques et des représentants élus ? Comment une telle parole pourrait-elle se frayer un chemin dans des médias centralisés et compromis avec l’industrie ?

Pas même un monarque absolu ne pourrait décréter cette fameuse “démocratie participative”. Elle a pourtant imposé cette image comme une véritable marque de fabrique. Au risque que cela ne reste effectivement qu’une image très éloignée de la pratique réelle, et que ces termes soient à leur tour vidés de sens. La bataille étant perdue, les cadres de son entreprise, qu’on avait un temps privés de parole publique, en appellent maintenant à un “retour au réel”. Malheureusement dans le réel de l’industrie politique, ils devront probablement attendre longtemps des jours meilleurs.

Action

Dans le champ des caméras, la parole politique a aspiré tous les mots épars et les a vidé de leur substance. Pas un seul n’est laissé intact à l’usage de l’homme de la rue au nom duquel elle prétend avoir parlé. Que peut-il faire maintenant ? En des temps normaux, en gros, il aurait le choix entre trois attitudes possibles :

1) Se résigner à (ou célébrer) l’anéantissement de la pensée, et se résoudre à (ou se précipiter pour) trouver une petite place dans quelque filiale de l’entreprise politique dominante. Il faut noter que beaucoup de ceux qui se résignent, ne survivent à cette douloureuse expérience que parce qu’ils gardent le secret espoir de réussir un jour à entr’ouvrir le reality show politique de l’intérieur.

2) Descendre dans la rue et tout casser, avec la vague conscience que cela ne fera que renforcer la répression et le contrôle social. Dans le domaine de la paix civile comme dans les autres, le pouvoir, réputé avoir prise sur la réalité, a besoin de vaincre l’adversité pour régénérer son simulacre. Il sera d’ailleurs secrètement reconnaissant envers les jeunes casseurs, voire les poseurs de bombes ou les preneurs d’otage, qui en retour lui devront l’affinage de leur conscience politique et la sortie précoce de leurs illusions.

3) Feindre l’indifférence, en admettant que la comédie du pouvoir est dans l’ordre des choses, et ce, quel que soit le prix à payer — pour son faste, son impuissance, et pour les évènements tragiques qu’elle peut entraîner.

De nombreux philosophes prêteront main forte à ces derniers, ceux qui font le choix de rien faire. Du haut de l’institution académique qui a quelque rapport avec l’industrie politique, ils leur expliqueront que bien entendu “la vérité n’existe pas”, que “le mensonge est la pierre fondatrice des sociétés”, qu’il vaut mieux profiter de la vie car “demain sera pire” ou encore que ce n’est pas la peine de lutter car, eux, s’en occupent déjà. Ce message de déception, qui fait écho à celui du pouvoir cité plus haut, est encore amplifié par celui d’artistes, qui s’autorisent à produire quelques petites subversions, pour peu qu’ils aient signifié à l’industrie politique et culturelle qu’elle les tient fermement en laisse, en rêve ou en réalité.

La quatrième voie

Pendant les trente glorieuses, tout allait bien ou presque, le prix à payer était encore supportable. Pourtant certains penseurs, pressentant les désastres que l’industrie politique allait causer au lien social et à la capacité des individus à prendre main leur propre vie, ont essayé de sortir les masses de leur impuissance à se formuler elles-mêmes, de dé-serrer l’emprise des médias sur la parole et les cerveaux : Noam Chomsky aux États-Unis, Félix Guattari en France, d’autres ailleurs… Mais c’était trop tôt pour une quatrième voie, les réseaux n’y étaient pas.

Aujourd’hui, les menaces démographiques, communautaristes et environnementales sont là. L’étau de la globalisation s’est resserré. La doxa de la compétitivité ne fait que le renforcer. La mixture — politique — médias — capital — s’est figée en un seul bloc. Les états, devenus de simples fournisseurs d’identité et de services parmi d’autres ne s’en distinguent que grâce à quelques monopoles résiduels.

Dès lors, comment les citoyens peuvent-ils espérer exercer leurs droits et leurs devoirs — leurs paroles et leurs actes dans le collectif — selon les règles d’une citoyenneté qui se résume à un rapport captif de clients à fournisseurs ?

Il y a un fait nouveau aujourd’hui : les réseaux sont là. Ils pourraient permettre un petit tour de passe-passe inédit.

Nous ne sommes plus des citoyens, mais des consommateurs ? Et bien soit, alors assumons notre statut ! Organisons-nous en réseau en dehors des médias traditionnels. Troquons le code constitutionnel contre celui de la consommation. Requalifions le droit applicable aux discours et aux actes de l’industrie politique: déclarons hors la Loi la publicité politique mensongère. Et au passage, mettons en œuvre des moyens d’échange qui donneront toute leur place aux paroles et aux actes de chacun.

Ce tour de passe-passe consiste simplement à opérer les glissements sémantiques nécessaires à la description des pratiques réelles. Ces glissements assumés, mettant en lumière d’autres qui ne le sont pas, permettront d’exercer le contre pouvoir que les partis d’opposition sont désormais incapables d’assurer. Ce n’est pas s’attaquer à la démocratie que de procéder de la sorte aujourd’hui. Il s’agit de commencer à réduire la confusion des paroles et des actes dans le contexte des médias actuels. Puis il faudra continuer à le faire avec plus de vigueur encore face à la montée annoncées de l’informatique omniprésente et à sa convergence avec toutes les autres technologies.

Seule une Mobilisation Sémantique Générale permettra aux consommateurs de reconquérir leur qualité de citoyens, et le sens des mots, Liberté, Egalité, Fraternité.

Olivier Auber, le 18 mai 2007.

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