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violences policières

Opinion

Marqués à vie par les violences policières

Se révolter est toujours, sinon une question de survie physique, une tentative de survie psychique.

Il était possible d’engager un dialogue, pour Jupiter de s’humaniser. Mais il est trop tard aujourd’hui. Le silence et la violence sont inscrits, en lettre de sang, dans la mémoire des corps.

Les psychanalystes le savent bien, pour générer la colère chez le plus placide des hommes, il suffit de le priver du langage, de s’accaparer ses mots pour qu’il redevienne l’« infans », « celui qui ne parle pas », un bébé piégé dans son corps, qui n’a que les cris pour alerter sur la détresse et le manque qui le saisissent, pour scander la rage du cœur. Que cet état d’impuissance s’attarde, que personne n’accorde à l’autre les paroles qui l’apaiseront et apprivoiseront ces barbares mais inévitables éprouvés, et le désarroi devient souffrance, la colère une blessure inscrite en lettres de feu dans la psyché comme dans l’organisme. Notre humanisation dépend du langage. Searls évoque « l’effort pour rendre l’autre fou », Bateson la « double contrainte », Festinger la « dissonance cognitive » et Lacan la « forclusion » : la « folie » se délivre dans l’écartèlement entre un message et les signaux infraverbaux qui précisent sa sémantique ou entre deux énoncés contradictoires mais, c’est toujours dans une béance, dans une déchirure du langage qu’elle émerge.

Si quelques « experts » ont psychiatrisé les gilets jaunes presque dès le début du mouvement sans jamais véritablement tenir compte ni de leurs revendications, de la tangibilité des difficultés qu’ils exprimaient ou du contexte politique où elles retentissaient, il m’a semblé, pour ma part, que dans le discours de ces hommes et de ces femmes qui se réunissaient nous pouvions entendre un appel à retrouver cette parole dont les avait depuis si longtemps délesté, une écoute authentique, un environnement politique cohérent, et le respect le plus élémentaire du gouvernement pour ce peuple qu’il est chargé de représenté.

Précédemment, les Syndicats mobilisés contre la loi travail, les infirmières contre la réforme de la santé, les étudiants, les cheminots, tous furent « écoutés », mais eurent-ils été une seule fois entendus ? Quelle réponse leur adressa-t-ton ? Peut-on parler d’écoute quand un discours n’engage pas la moindre réaction de l’interlocuteur ? Nous entendons. Nous comprenons. Nous compatissons. Mais nous gardons le cap. Coûte que coûte et quoi qu’il vous en coûte.

Insolite et dangereuse disjonction entre l’oreille, la voix et le geste dont nous trouvons de nombreux exemples dans la communication présidentielle, peut-être parce que « Notre » projet se trouve celui d’un « Je » tutélaire qui sait mieux que l’Autre tout ce qui est bon pour lui.

« Il suffit de traverser la rue pour trouver du travail » dans une France où le chômage atteint des proportions affolantes, « les aides sociales coûtent un pognon de dingue » tandis que se creuse l’écart entre les plus pauvres et les plus riches, que la CAF est réduite et l’ISF supprimé, « qu’ils viennent me chercher » injonction paradoxale de l’homme le plus inapprochable de France, plus haute incarnation de la Loi venue au secours d’un séide justement hors la loi. Le message et son contexte d’énonciation, la posture et les mots employés, difficile d’ignorer la fracture entre la chose et le mot, le simulacre et la simulation, l’abîme où « ceux qui ne sont rien » auraient été précipités s’ils ne s’étaient pas enfin redressés, s’ils n’avaient pas refusé ce lit de ténèbres où la parole du Président les étendait.

Se révolter est toujours, sinon une question de survie physique, une tentative de survie psychique.

Certaines assignations condamnent, les dénoncer est le premier pas pour s’en libérer.

Nous étions prévenus. L’exercice du pouvoir serait jupitérien, cosmique au risque du lointain, hélas omnipuissant plus que transcendant, d’essence divine mais pas humaine, par-dessus tout intouchable et incritiquable, résolument verticale. Les gilets jaunes interpellèrent cependant cette divinité qui dérivait là-haut, tout là-haut dans un autre espace-temps, une classe divergente, l’invitèrent à redescendre sur terre pour entendre leur souffrance, à honorer le pacte social. Il a semblé plus aisé, ou plus opportun, à un grand nombre d’observateurs de fustiger le « narcissisme » et « l’hyperindividualisme » de ces manifestants d’un genre nouveau- puisque sans leader vers lequel faire converger leurs idéaux et fantasmes individuels- plutôt que la posture d’un dirigeant peu enclin au dialogue et encore moins à la reconnaissance de la moindre vulnérabilité. Cela étant, un « narcissisme fondamental », garantit la solidité du Soi et doit pouvoir s’affirmer lorsque le sentiment d’identité est menacé, lorsqu’un autre nous aliène à son désir, à l’image qu’il se fait de nous. Si cette crise est certainement, aussi, un embrasement de la crise du lien social, le narcissisme des gilets jaunes s’avère en partie, au sens où André Green l’a défini, un narcissisme de vie.

Aussi divers soient les griefs des gilets jaunes à l’encontre de la toute puissance tutélaire de Macron et du système qu’il incarne, aussi troubles parfois les influences politiques qui les irradient, aussi laborieuses que soit pour certains de leurs membres la prise de parole -pour exprimer ce qui fait mal, pour dénoncer l’intenable – et le discrédit que jettent sur eux les inévitables maladresses du dire quand on s’est toujours tût, aussi virulentes soient les injures qu’ils subirent, aussi condamnables soient les passages à l’acte des casseurs, plus personne ne peut ignorer la vigueur de leur engagement, la densité de leur insurrection et la force de la solidarité qu’ils puisèrent dans le désarroi tout au long de leurs « actes » . Ce dernier terme est d’ailleurs intéressant et témoigne tant de la volonté de restaurer une narration, un sens autour d’une existence fragilisée, que d’inscrire la parole dans une action pour que la voix porte, enfin, et trouve une incarnation sur une scène qui n’a dès lors plus rien de théâtrale. C’est juste, une partie des gilets jaunes se trouvait tentée par les extrêmes et par les populismes, par tous les hâbleurs proposant des solutions faciles à des problématiques complexes, des ennemis à haïr, l’étranger ou le bourgeois, de nouvelles impostures contre le vide, des mots mensongers mais des mots malgré tout, la si confondante illusion d’une proximité retrouvée. Les gilets jaunes funambulaient au bord du précipice, les entendre et les comprendre les en aurait éloignés, au moins pour un temps. Le gouvernement préféra les y précipiter.

Le cri de colère ne fut pas entendu. Et c’est, durant des jours, dans un silence hostile que crût la révolte, que se fortifia la colère. Peut-être qu’à force d’ignorer les gilets jaunes, ils finiraient disparaître ?

Comme un songe embarrassant auquel il suffit de ne plus penser pour le refouler. Toutes les autres fois, après tout, la ruse avait fonctionné, le déni ensevelit la critique et la plainte. C’est sûr, la fosse des doléances importunes commençait à déborder. Là-dessous rien n’était mort pourtant, tout palpitait, tout cognait dans une patience turbulente. Mais il fallait continuer, c’était notre projet, marcher, toujours, sans s’arrêter, au risque d’en oublier quelques-uns, les plus faibles, en chemin. Le silence politique comme une parole refusée parce qu’imméritée, pour laisser le peuple sans voix, captif de son incompréhension, prisonnier d’un senti, une retraite peut-être stratégique, s’agissait-il de laisser monter le ton pour assourdir pour de bon le discours ?

Du silence émergea les premières violences, celles des casseurs, qui m’ont rappelé des enfants exerçant ce que Winnicott nommait le « principe de destructivité » consistant pour eux à malmener leurs jouets pour tester la réalité, la solidité de leur univers. Subsiste-t-il une loi véritable dans les landes désolées du silence ?

Un Autre qui ne se dérobe pas l’appel, qui perdure dans l’absence ? L’infantilisme des vandales croisait celui d’un gouvernement inapte à tolérer la moindre frustration, à accorder la moindre concession. Ces destructions matérielles, inadmissibles, il fallait bien sûr les condamner mais aussi les analyser, répondre à ces questions indicibles mais tout de même délivrées dans le passage à l’acte. Mais la réflexion s’arrêta à la constatation des voitures brûlées, de l’arc de triomphe saccagé, des tags comme des cryptogrammes forcément intraduisibles, un Trocadéro méconnaissable dans la fumée et tellement, tellement de choses fracassées. Entre-temps furent diffusées les images des jeunes de Mantes-la-Jolie. Des lycéens, accroupis, mains derrière la tête, alignés ou devant un mur par des forces de l’ordre qui confondaient, ou peut-être pas, rétorsion et humiliation, contention et punition, justice et répression. Pas de déclaration, donc, mais un message, tout de même. Une classe bien sage, voilà donc ce que nous serions, mutiques, disciplinés, accordés à toutes les dissonances cognitives, à toutes les injonctions paradoxales, à la polyphonie de l’abjection. Les blindés et une armada de CRS encadreraient les actes prochains. Dans la peur brûlante des chevaliers à cheval, en char ou en moto, nous regretterions tous, bientôt, le silence d’antan.

La violence a, très rapidement, changé de nature et de camps.

Sur les réseaux sociaux, et presque exclusivement là-bas, ce sont multipliées les vidéos et les récits dévoilant les brutalités, parfois aux limites de l’insoutenable, commises non plus par les gilets jaunes mais bien par les CRS. Clivage à nouveau, entre les médias cette fois-ci. Sous l’écran de l’ordinateur, une multiplicité de barbaries révélées et l’implacable constat de la toute puissance policière, une violence brute et sans merci laissant déjà entrevoir l’avenir de la révolte. Sous celui de la télévision, ils n’étaient plus des hommes en armure et surarmés mais terrifiés, plus que des papillons fragiles épinglés sous le verre, démunis, épuisés, qui confiaient à tour de rôle qu’ils craignaient pour leur vie car ils avaient lu la soif de meurtre dans les yeux des gilets jaunes.

Le « bon sein gratifiant » et le « mauvais objet persécuteur » étaient enfin disjoints. Tout clivage suppose une idéalisation positive mais aussi une idéalisation négative, il faut renforcer les contours des entités en présence pour les maintenir séparées. Aux gilets jaunes revenait l’ingratitude la plus méchante, la bêtise, la casse, la haine, le rejet. Aux CRS, le maintient de la paix, la bravoure, l’héroïsme, les conditions de travail difficiles, la précarité, la fatigue et la peine.

Clivage toujours néanmoins, bien plus préoccupant, entre la mission des agents et les libertés qu’ils s’accordaient, les actes innommables que certains d’entre eux commirent et qu’ils continuent de répéter. Une grande partie de la population vint néanmoins défendre les forces de « l’ordre » dont une partie était déjà en voie d’incarner celles de la terreur et du chaos. Aux représentations de la violence manquaient la preuve incontestable de leur véracité, aux actes des CRS l’empathie, certes, après tout il fallait bien comprendre qu’ils en avaient « marre eux aussi ». Pour certains, le seul droit à manifester vint se confondre avec une incitation à la violence et on comprenait dès lors que la police à son tour en vienne à « se lâcher » ; on pardonnait que les gardiens de la loi puissent avoir des gestes hors la loi, qu’ils se « pervertissent » pour notre « sécurité ». Freud après tout, déjà en 1929, nous avertissait que « l’homme a troqué un morceau de possible bonheur contre un morceau de sécurité ». Même sans équivoque, même accompagnée de son préambule, le contexte de l’image faisait, pour une partie du public, toujours défaut. Est-ce encore le cas maintenant que Human Right Watch, Amnesty International, La ligue des Droits de l’Homme, Reporters sans frontières et d’autres O.N.G ont dénoncé à leur tour les violences policières ? Continuent-ils tous à fermer les yeux ? A s’alarmer de la casse matérielle plutôt que de la dévastation de l’humain ? A pardonner l’impardonnable? A justifier l’injustifiable ? Qui pleure encore les ronds points et les péages ? Je sais que les psychosociologues ont depuis longtemps démontré les stratégies par lesquelles la cognition individuelle s’accommode de la défaillance de l’autorité et peine à concéder à la vigilance les indices questionnant le groupe d’appartenance, brouillant la fluidité du continuum des jours. Je sais aussi que la société de l’hyperconsommation préfère l’objet à la main qui s’en empare ou le créé mais je ne peux m’empêcher d’espérer un sursaut d’humanité.

Qui oserait croire encore que ces innombrables corps injuriés, éborgnés, estropiés, mutilés, ensanglantés, roués de coup, gazés, le furent par maladresse ou par un caprice du hasard ?

Qui salirait les victimes en arguant d’une bavure, une coulure aussi simple que dégoutante sur le serment autrefois immaculé de protéger et servir ? La violence semble s’être mécanisée, institutionnalisée, systématisée pour servir un nouveau projet : celui de faire rentrer les âmes indociles dans le rang, que l’idée perce et s’infiltre dans l’épiderme, que les carrés pénètrent dans les ronds, fallut-il cogner, fallut-il tordre et casser pour que l’organisme plie et finisse par se rompre, pour que les veines se tarissent, pour que la voix par s’étrangle, surtout ne plus protester, non surtout plus incommoder, jamais. Et l’ecchymose devient langage, enfin, une langue tardive mais colorée, la main arrachée par la grenade ne touchera plus à son destin.

En brisant physiquement les gilets jaunes pour laisser penser que le mouvement arrivait à son terme, il apparaît que c’est tout le peuple français que Macron a atteint dans sa chair, à l’exception sans doute de ses derniers partisans.

Une fois l’écran éteint, une fois le récit terminé, sous nos paupières closes s’attardent les visions ravageuses de notre pays renversé, elles défilent en une noria hallucinée : énucléations, comas, défigurations, amputations, asphyxies, contusions, fractures, mâchoires démolies et gencives arrachées, traumatismes crâniens pour un autre trauma, une nouvelle pétrification de la psyché et de la parole après celle du silence, est-ce là le pays des droits de l’homme ? Qu’en avons-nous fait ? Dans nos tympans retentissent longtemps encore les cris de ces manifestants parqués à Opéra, « laissez-nous sortir », les supplications de cette femme qui implorent les policiers de cesser de cogner son père. Nous entendons. Nous regardons. Tir bout portant. Tir tendu. Tir dans le dos. Tir en plein visage. Tir dans la bouche. Nous nous souvenons. Nous gardons plantées de notre être les épines de cette radicalisation du néolibéralisme où même l’autre est réifié, où c’est bien de la faute du plus faible s’il l’est, où il faut jeter à terre celui ou celle qui ne veut plus, qui ne peut plus avancer. Nous conservons leurs souffrances, nous les emportons avec nous. Dans la mémoire de notre corps, dans notre chair, nous garderons longtemps la profanation de la leur.

Des syndicats de police ont dénoncé leur morbide instrumentalisation, des policiers, qui respectent leurs engagements autant que les gens qu’ils protègent, les conduites de certains de leurs collègues, mais que peuvent-ils faire face à la densité de cette rage ? Comment leur intégrité et leur conviction suffiraient-elles à endiguer la charge de l’implacable machine ? Un grand nombre de ces violences ont fait l’objet de plaintes –certainement pas toutes- et de nombreux professionnels ont relevé les erreurs qui avaient été commises par la police lors des manifestations, tels que les interpellations « préventives » et souvent brutales, l’absence de tir de sommation, le surarmement face à des manifestants désarmés, les ignominieuses arrestations de « street médics » pour ficher les manifestants et les priver de soin, l’inutilité des coups portés, la confusion dans la mission d’une police qui se croit habilitée à rendre justice, mais la reconnaissance de ces fautes par les experts suffit-elle à supporter le face-à-face avec les visages démolis, le flux et le reflux des rémanences douloureuses, le poids de la peur ? Lycéens, personnages âgées, passants indifférents, plus personne n’est à l’abris, nous le savons et nul doute que ce savoir interdira la rébellion à de nombreuses personnes qui pourraient s’en trouver tenté.

Comment oser aller manifester quand on y risque son intégrité corporelle ? Comment élancer sa voix quand si haute est la muraille, si élevé le prix à payer ?

Les images continuent d’exploser nos anciennes illusions comme ces grenades prohibées partout ailleurs Europe mais que nos « défenseurs » utilisent. « Quand il y a de la haine, c’est qu’il y a aussi de l’amour », affirme un Président inapte à supporter la désapprobation, la contestation et le rejet, tout ce qui tout ce qui contrarie son reflet. Pourquoi nous aiment-ils ainsi ? Pourquoi Thanatos doit-il s’amalgamer avec Eros ?

Policier au masque de tête de mort. Policier qui ne maintient plus l’ordre mais insulte et se défoule, qui ne protège plus mais blesse et meurtrie. Policier qui explique à cette femme qu’il faut la priver de la plus noble partie de la devise républicaine. Policière qui place une grenade entre les jambes d’un homme. Policier dissimulé parmi les casseurs. Policier qui écrase de sa chaussure le visage d’un homme au sol, le visage ensanglanté. Posture de triomphe dérisoire qui précède toute chute. Ce n’est plus une personne qui se tient là sous la semelle de cette botte, c’est notre liberté, c’est notre humanité. Ce n’est plus un homme qui, juste là, par terre, ne bouge plus, ne ressent plus, glisse dans un sommeil enfin indolore. C’est notre liberté d’expression, c’est celle de la presse, c’est la République qui agonise. Et le pays des Lumières devient un phare d’obscurité, partout dans le monde les images de la honte se répandent, les ténèbres s’étendent.

Si la colère répond à une amputation de la parole, la violence relève toujours d’une carence de langage : « quand on a pas les mots, on se bat » écrivait Siboni. Nous voici à nouveau en état de sidération, pétrifié face à la valse horrifique, ce ce renversement spectaculaire où nos protecteurs se font bourreaux, hordes hors d’elles, à nouveau dans une béance du dicible, celle du trauma, du choc qui n’accorde à notre pensée qu’une pause, une suspension vertigineuse dans un nouveau néant, même pas consolant. La violence est rejeton du silence.

Le gouvernement n’avait-il donc pas les mots pour répondre à ce peuple qui l’appelait ? N’avait-il que la police, objet de puissance pour combler le discours carrent, une force uniquement répressive, le bras fou d’un cerveau qui pourtant le méprise aussi. Cette exercice du pouvoir ne correspond pas à la justice. En définitive, nous pouvons nous interroger sur les fondations de cette déferlante de violence policière, est-ce là le prix que devaient payer les Gilets Jaunes pour s’être exprimé, avoir essayé de résister à trop d’injonctions contradictoires, à retrouver une voix ?  Ne s’agissait-il dans le fond pour Jupiter que de punir ces mortels qui ne croient plus en lui ou de les dissuader de contester à nouveau ses divins commandements?

On m’objectera qu’Emmanuel Macron essaye aujourd’hui de retrouver l’identification perdue, en déjeunant à courtepaille par exemple, et de renouer le dialogue, notamment par le grand débat national. Mais ces nouvelles sorties sur « les français qui ne font pas d’efforts » ou « les personnes en difficulté qui font bien et celles qui déconnent » -un clivage surnuméraires- confirment à l’heure où la république s’effondre que les anciennes « erreurs » de communication n’en étaient pas et qu’il se trouve dans une impossibilité ontologique de reconnaître son peuple dans son altérité, dans ses souffrances, dans son discours.

Quant au grand débat national, il ne faut pas oublier que la qualité d’une dialectique dépend de son contexte d’énonciation, or, jamais Macron n’a reconnu les violences policières, Castaner les a même invisibilisés : comment se sentir autorisée à parler « librement » quand on se souvient de ce que ce gouvernement a été prêt à faire pour imposer son dogme ?

Un parent maltraitant peut-il attendre de son enfant qu’il se confie à lui ? Nous pourrions également commenter la « lettre aux français » et sa nouvelle injonction paradoxale : celle de s’exprimer « librement » mais uniquement selon les règles et les principes qu’il a fixé. Mais, sur un plan psychologique retenons surtout que l’état, symbole suprême de la loi, n’a pas reconnu la violence qu’il a exercé. Pourrions-nous oublier ? Comment pardonner ? On ne peut élaborer un traumatisme qu’à condition de pouvoir se le représenter, pour cela il faut déjà qu’il soit admis dans le langage. Ce naufrage échappe à toute symbolisation car la Loi des lois l’a elle-même provoquée et puis déniée.

On ne tue pas une contestation en empêchant des personnes de manifester, en étranglant à même la gorge leur message, pas plus qu’on ne l’anesthésie pas dans le gaz. La lame de fond de la révolte, aucun coup de matraque, aucun sang versé, aucune injure, aucune terreur ne saurait l’arrêter. Les visages mutilés, les organismes abîmés n’évacuent pas dans des spasmes endoloris, ni les émotions, ni la pensée. Ce que la violence entend réprimer, en réalité elle le cultive, au fin fond de la psyché, comme un mantra, une prière secrète, un souffle de survie. Il était possible d’engager un dialogue, pour Jupiter de s’humaniser. Mais il est trop tard aujourd’hui. Le silence et la violence sont inscrits, en lettre de sang, dans la mémoire des corps.

Samuel Dock
Écrit par

Samuel Dock, psychologue clinicien. Son premier roman, L’Apocalypse de Jonathan, a rencontré l’engouement du public et de la critique. Depuis avril 2012, il traite des grands sujets d’actualité.

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