Le 6 juillet 2026 s’ouvre à Nice le procès des streamers Owen Cenazandotti et Safine Hamadi, jugés pour « violences en réunion » sur la personne de Raphaël Graven, alias Jean Pormanove, décédé le 18 août 2025 après douze jours de direct sur la plateforme Kick. Mais une ombre plane sur cette audience : le frère de la victime, Lionel Graven, entend se constituer partie civile et réclamer une requalification des faits en homicide. Sa demande met en lumière un angle mort du droit pénal français : comment qualifier une mort survenue dans un contexte de violences en ligne, lorsque l’autopsie n’établit pas de lien mécanique direct avec un tiers ?
Une mort sous les yeux de milliers de spectateurs
Les faits, sordides, ont été largement documentés. Entre le 6 et le 18 août 2025, Raphaël Graven, 46 ans, est retenu dans un local de la commune de Contes, dans les Alpes-Maritimes. Pendant plus de douze jours, il est filmé en continu sur la plateforme Kick, où il subit violences et humiliations de la part de ses deux co-streamers, Owen Cenazandotti (alias Naruto) et Safine Hamadi (alias Safine). Le contenu, présenté comme du divertissement, attire des milliers de spectateurs. Le 18 août, Raphaël Graven meurt. L’autopsie conclut à « l’absence de lien avec l’intervention d’un tiers », et les analyses toxicologiques ne révèlent aucun produit toxique.
Le parquet de Nice, s’appuyant sur ces conclusions, n’a pas retenu de charge pour homicide. Les deux streamers sont donc poursuivis uniquement pour « violences en réunion », un délit passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. Le procès, qui devait initialement se tenir en janvier 2026, a été reporté à juillet. Mais pour Lionel Graven, cette qualification est insuffisante. Dans une déclaration à Libération (6 juillet 2026), il affirme que les violences subies par son frère sont la cause indirecte de sa mort et demande un renvoi devant un juge d’instruction pour élargir les charges.
La demande de Lionel Graven : une bataille juridique pour la vérité
Lionel Graven entend se constituer partie civile lors de l’audience de ce lundi. Cette démarche lui permettrait de réclamer des actes d’enquête supplémentaires, voire un renvoi de l’affaire devant un juge d’instruction. Son objectif : obtenir une requalification des faits en homicide involontaire, voire en homicide volontaire si les violences étaient délibérément destinées à provoquer la mort.
« Mon frère est mort parce qu’on l’a torturé pendant douze jours. Les violences l’ont épuisé, l’ont fragilisé. L’autopsie n’a pas trouvé de coup fatal, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de responsabilité pénale dans sa mort », explique-t-il, cité par Libération. Sa position repose sur une notion juridique délicate : la causalité indirecte. En droit pénal français, pour qu’un homicide soit retenu, il faut établir un lien de causalité direct entre l’acte et la mort. Or, dans le cas de Raphaël Graven, la mort est survenue dans un contexte de violences, mais sans que l’autopsie ne puisse désigner un geste précis comme cause immédiate.
Le parquet face à l’angle mort de la causalité indirecte
Le parquet de Nice a justifié son choix de ne pas poursuivre pour homicide en s’appuyant sur les conclusions médico-légales. L’autopsie a exclu tout lien direct entre les violences subies et le décès. Mais cette position est contestée par Lionel Graven et ses avocats, qui estiment que la justice doit prendre en compte l’effet cumulatif des violences, de l’épuisement et du stress sur un organisme déjà fragilisé.
La question de la causalité indirecte n’est pas nouvelle en droit français. Dans l’affaire dite « du sang contaminé », la Cour de cassation a reconnu en 1996 la responsabilité pénale pour homicide involontaire même en l’absence de lien direct, lorsque l’auteur a créé un risque mortel. De même, dans des affaires de harcèlement moral ou de violences conjugales, la jurisprudence admet parfois que des actes répétés peuvent conduire à la mort sans qu’un geste unique soit fatal. Cependant, ces précédents restent rares et souvent contestés. Aucune décision de justice récente ne permet d’affirmer que la situation de Raphaël Graven entrerait dans ce cadre.
Les streamers : des accusés pour violences, pas pour homicide
Owen Cenazandotti et Safine Hamadi comparaissent donc libres, sous contrôle judiciaire. Leurs avocats, contactés par plusieurs médias, n’ont pas encore fait de déclaration publique sur la demande de Lionel Graven. Mais leur ligne de défense est prévisible : ils contestent l’idée que leurs actes aient pu causer la mort, et soulignent que l’autopsie n’a établi aucun lien. « Mes clients sont jugés pour des violences, pas pour un homicide. La justice doit s’en tenir aux faits établis », a déclaré l’un d’eux, cité par Ouest-France (6 juillet 2026).
Le procès, qui doit durer plusieurs jours, examinera les vidéos des douze jours de direct, les témoignages des spectateurs et les rapports médicaux. Mais sans requalification, les streamers risquent au maximum cinq ans de prison. Une peine qui paraît dérisoire au regard de la mort d’un homme.
Kick dans le viseur de la justice parisienne
Parallèlement à ce procès, une autre procédure judiciaire vise la plateforme Kick elle-même. Le 27 janvier 2026, le parquet de Paris a ouvert une information judiciaire à l’encontre de la plateforme et de ses gérants pour « fourniture illicite de plateforme en ligne en bande organisée », « blanchiment d’un crime ou délit en bande organisée », « non-assistance à personne en danger », « non empêchement crime ou délit contre l’intégrité corporelle » et « diffusion d’enregistrement ». Des mandats d’arrêt ont été requis contre les gérants, qui se trouvent en Australie.
La procureure de Paris, Laure Beccuau, a justifié cette procédure par la nécessité d’enquêter sur le rôle de la plateforme dans la diffusion de ces contenus et son absence de réaction face au danger (RTL, 27 janvier 2026). Kick, qui a attiré des streamers controversés par des conditions financières alléchantes, est accusée d’avoir permis et même encouragé la diffusion de violences en direct, sans modération ni intervention.
Cette double procédure – contre les streamers pour violences, contre Kick pour complicité – illustre la complexité du traitement pénal des violences en ligne. Mais elle révèle aussi une faiblesse : la mort de Raphaël Graven reste, pour l’instant, hors du champ des poursuites.
Les enjeux d’une réforme pénale face aux nouveaux médias
L’affaire Pormanove pose une question plus large : le droit pénal français est-il adapté pour traiter les morts survenues dans un contexte de violences en ligne ? Les plateformes de streaming, comme Kick, Twitch ou YouTube, permettent aujourd’hui de diffuser en direct des contenus extrêmes, parfois violents, à des milliers de spectateurs. La frontière entre divertissement et maltraitance s’estompe, et la mort peut survenir dans un flou juridique.
Plusieurs juristes, interrogés par des médias, appellent à une réforme. « Le droit pénal français est encore trop centré sur la causalité directe. Il faut reconnaître que des actes répétés, dans un contexte de captivité et d’épuisement, peuvent entraîner la mort sans qu’un geste précis soit identifiable », explique Maître Sarah Lefebvre, avocate spécialisée en droit pénal des médias, citée par France 24 (27 janvier 2026). D’autres, plus prudents, rappellent que toute extension de la responsabilité pénale doit respecter le principe de légalité des délits et des peines.
En attendant, le procès des streamers s’ouvre sans que la mort de Raphaël Graven ne soit pleinement prise en compte. La demande de Lionel Graven, si elle est acceptée par le tribunal, pourrait contraindre la justice à se pencher sur ce vide juridique. Mais les chances de succès sont incertaines. « La requalification est rare, surtout quand l’autopsie a exclu un lien direct », confie une source judiciaire à Ouest-France.
Conclusion : une affaire qui interroge la responsabilité pénale à l’ère numérique
L’affaire Pormanove n’est pas seulement un fait divers sordide. Elle est le révélateur d’un angle mort du droit pénal français : comment juger une mort survenue dans un contexte de violences en ligne, lorsque la causalité directe n’est pas établie ? La demande de Lionel Graven, si elle aboutit, pourrait faire jurisprudence et contraindre le législateur à adapter le droit aux réalités des nouveaux médias. Mais pour l’instant, les streamers ne risquent qu’une peine pour violences, et la plateforme Kick, bien que visée par une information judiciaire, continue d’opérer sans régulation claire. Le procès de Nice, au-delà de son issue, pose une question fondamentale : jusqu’où la justice doit-elle aller pour protéger les victimes de violences numériques ?
