Le géant automobile Volkswagen a vu son conseil de surveillance rejeter le 9 juillet 2026 un plan de restructuration prévoyant la fermeture de quatre usines en Allemagne et la suppression de 100 000 emplois d’ici 2030. Ce camouflet infligé à la direction n’est que la partie émergée d’un iceberg : pris en étau entre la concurrence chinoise et les coûts de la transition énergétique, le modèle industriel allemand tout entier vacille. De ThyssenKrupp à BASF, les fleurons nationaux accumulent les signaux de détresse, tandis que les plans de licenciements se multiplient et que les analystes évoquent une possible « désindustrialisation ».
Le cas Volkswagen : une rentabilité en berne et une Chine en chute libre
Les chiffres de ventes publiés le 10 juillet dernier par le groupe Volkswagen sont éloquents. Au premier semestre 2026, le constructeur a livré 4,13 millions de véhicules, soit une baisse de 6,3 % par rapport à l’année précédente, selon l’AFP et France 24. La dégradation s’est accélérée au deuxième trimestre, avec une chute de 8,6 % des livraisons, à 2,077 millions d’unités. Mais le signal d’alarme le plus strident vient de Chine, marché autrefois juteux où les ventes de Volkswagen ont plongé de 36 % au deuxième trimestre.
Ce décrochage contraste avec une progression en Europe occidentale (+1,8 %) et en Amérique du Nord (+7,7 %). « Nos produits sont très populaires, mais nous ne gagnons pas assez d’argent avec eux », a reconnu le PDG Oliver Blume dans les colonnes du journal Bild, cité par Motor1.com le 13 juillet. Les marges bénéficiaires sont désormais deux fois moins élevées qu’il y a cinq ans, rapporte CleanTechnica.
Face à cette situation, la direction a proposé un plan de restructuration drastique : fermeture de quatre usines en Allemagne (Hanovre, Zwickau, Emden et Neckarsulm) et suppression de 100 000 emplois d’ici 2030. Ce plan a été rejeté le 9 juillet par le conseil de surveillance, par 12 voix contre 7, selon Ars Technica. Un accord a finalement été trouvé pour réduire la capacité de production annuelle mondiale d’un million d’unités, la ramenant à 9 millions, et simplifier la gamme de modèles, indique Forbes.
L’ampleur des suppressions potentielles reste floue : un plan précédent, datant de 2024, prévoyait déjà 35 000 départs en Allemagne d’ici 2030, mais Bild évoque désormais jusqu’à 120 000 suppressions, soit environ un cinquième des effectifs du groupe. Les syndicats d’IG Metall ont manifesté le 9 juillet à Zwickau contre ces perspectives, rapporte l’AFP.
Une crise systémique : acier, chimie, machine-outil dans le même piège
La situation de Volkswagen n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une crise plus large qui frappe l’ensemble du tissu industriel allemand. « Certains grands groupes n’existeront peut-être plus », confiait un grand industriel allemand à IntelliNews le 3 juillet 2026. Selon lui, « Volkswagen a fait un mauvais choix en abandonnant quasiment le moteur à combustion pour miser entièrement sur l’électrique. L’entreprise se redressera […] mais elle ne sera plus un moteur de croissance. »
Le géant de l’acier ThyssenKrupp et le leader de la chimie BASF sont eux aussi en difficulté, pris en étau entre la concurrence chinoise et les coûts de la transition énergétique, analyse Les Echos. Le secteur de la machine-outil, autre pilier historique de l’industrie allemande, subit le même sort.
Les causes sont multiples. D’abord, la concurrence chinoise s’intensifie sur les segments où l’Allemagne était dominante : l’automobile, la chimie et les biens d’équipement. Un rapport du Centre for European Reform, cité par The Guardian le 13 juillet, estime que l’Europe, avec l’Allemagne en première ligne, risque une « désindustrialisation par la Chine ». Les droits de douane imposés par l’Union européenne sur les véhicules électriques chinois n’ont pas enrayé la perte de parts de marché.
Ensuite, le choc énergétique post-2022 a durablement renchéri les coûts de production en Allemagne, rendant ses industries moins compétitives face à des concurrents bénéficiant d’une énergie moins chère (États-Unis, Chine, Moyen-Orient). La transition vers l’électrique, si elle est nécessaire écologiquement, impose des investissements massifs sans garantie de retour rapide.
Enfin, le contexte géopolitique n’arrange rien. Les droits de douane américains imposés par Donald Trump ont fait chuter les ventes de voitures allemandes aux États-Unis, tandis que la Chine importe désormais une part négligeable de véhicules pour son marché intérieur, note The Guardian.
Des réponses politiques insuffisantes et des choix industriels contestés
Face à cette crise, les réponses politiques peinent à convaincre. Stéphane Séjourné, commissaire européen à l’Industrie, a qualifié les pertes d’emplois potentielles chez Volkswagen de « signal d’alarme », soulignant « l’urgence d’agir de manière décisive pour protéger nos marchés des pratiques déloyales de nos concurrents mondiaux », rapporte The Guardian le 13 juillet. Mais les droits de douane sur les véhicules électriques chinois, déjà en place, n’ont pas empêché la dégringolade des ventes.
Les choix stratégiques des industriels allemands sont également contestés. La décision de Volkswagen de miser à fond sur l’électrique est critiquée par certains observateurs, qui y voient un abandon prématuré du moteur thermique. D’autres soulignent l’inefficacité relative du groupe : Toyota produirait 28 véhicules par employé, contre seulement 13 pour Volkswagen, selon Forbes. Ce différentiel de productivité interroge sur la compétitivité à long terme du constructeur allemand.
Du côté des syndicats, la mobilisation est forte. IG Metall a appelé à des manifestations et à des négociations serrées pour limiter les suppressions d’emplois. Les salariés de Zwickau, ville symbole de l’industrie automobile est-allemande, sont en première ligne.
Quelle issue pour le modèle allemand ?
La crise que traverse l’industrie allemande n’est pas conjoncturelle mais structurelle. Elle résulte de la conjonction de plusieurs facteurs : la concurrence chinoise, le choc énergétique, la transition écologique, et une certaine rigidité du modèle social et productif allemand. Les plans de licenciements et les fermetures d’usines pourraient n’être que le début d’un processus plus vaste de désindustrialisation.
L’avenir du « Made in Germany » dépendra de la capacité des entreprises à s’adapter, mais aussi des choix politiques qui seront faits à Berlin et à Bruxelles. Faut-il protéger davantage le marché européen par des droits de douane et des subventions massives ? Faut-il au contraire accélérer la transition énergétique pour réduire les coûts de production ? Faut-il repenser le modèle social pour gagner en flexibilité ?
Les réponses restent incertaines. Ce qui est sûr, c’est que le modèle industriel allemand, qui a fait la prospérité du pays pendant des décennies, est aujourd’hui à un tournant. Comme le résume cet industriel anonyme cité par IntelliNews : « Certains grands groupes n’existeront peut-être plus. » La question est désormais de savoir lesquels survivront, et à quel prix.
