La France condamne l’agression russe en Ukraine, participe à des coalitions de volontaires pour durcir les sanctions, et le président Macron organise des sommets pour « renforcer la pression » sur Moscou. Pourtant, Framatome, filiale d’EDF et fleuron du nucléaire français, continue de coopérer avec Rosatom, le géant atomique russe, via une coentreprise de production de combustible. Révélée en février 2026, cette contradiction, bloquée depuis trois ans par les autorités allemandes, n’a toujours pas été tranchée par l’exécutif français. Entre intérêts industriels, dépendance technique et posture diplomatique, le double jeu français mérite une clarification politique urgente.
Le paradoxe français : sanctions contre la Russie, business avec Rosatom
Le 13 juillet 2026, Emmanuel Macron réunissait à Paris les représentants de 37 pays au sein de la « Coalition des Volontaires », annonçant le lancement du programme anti-balistique FREYJA et un « renforcement de la pression des sanctions sur la Russie ». Le 18 juillet, l’Union européenne adoptait une nouvelle salve de sanctions ciblant la manne pétrolière russe. La ligne officielle est claire : affaiblir économiquement la Russie pour l’empêcher de poursuivre son effort de guerre en Ukraine, où le conflit dure depuis plus de quatre ans.
Mais sur le terrain industriel, une autre réalité prévaut. Framatome, détenue à 80,5 % par EDF, a signé en 2021 un accord stratégique de coopération à long terme avec TVEL, filiale de Rosatom, pour produire du combustible nucléaire destiné aux réacteurs de conception russe (VVER-440) exploités en Europe de l’Est, notamment en Slovaquie. L’usine de production est située à Lingen, dans le nord-ouest de l’Allemagne. Le projet, bien qu’antérieur à l’invasion de l’Ukraine, n’a jamais été suspendu depuis février 2022.
Cette coopération apporte un soutien économique indirect à Moscou via des redevances et des transferts de technologie. L’hebdomadaire d’investigation dénonce une contradiction flagrante avec la ligne diplomatique française. Les États-Unis auraient attaqué cette alliance en 2024, la jugeant « incompatible avec les efforts de sanctions contre la Russie », mais cette affirmation, non confirmée par d’autres sources, doit être prise avec prudence.
Un blocage allemand qui dure, une décision française qui se fait attendre
Depuis trois ans, le projet d’alliance à Lingen est en attente d’une décision des autorités allemandes. Berlin, pourtant allié clé de Paris dans le soutien à l’Ukraine, n’a toujours pas donné son feu vert à l’exploitation de l’usine. Ce blocage administratif, qui pourrait être interprété comme une forme de prudence politique, n’a pas empêché Framatome de maintenir ses accords contractuels avec TVEL.
Un porte-parole de Framatome justifiait la coopération par la nécessité de « sécuriser l’approvisionnement en combustible des centrales d’Europe de l’Est, qui ne peuvent pas être converties du jour au lendemain à d’autres standards ». Un argument technique non dénué de fondement : les réacteurs VVER-440, largement répandus dans les anciens pays du bloc soviétique, utilisent un combustible spécifique que seuls Rosatom et ses partenaires maîtrisent. En cas d’arrêt brutal de la coopération, plusieurs centrales slovaques, tchèques ou hongroises risqueraient l’arrêt, avec des conséquences énergétiques et économiques majeures.
Mais cet argument, s’il explique la prudence, n’efface pas la contradiction politique. Car en l’absence de décision allemande, le projet est dans l’impasse, et Framatome continue de verser des redevances à TVEL sans aucune production effective. Autrement dit, la France finance indirectement Rosatom pour un projet qui ne tourne pas encore, tout en affichant une posture de fermeté contre Moscou.
Les bénéfices financiers : un angle mort du débat
L’un des points les plus opaques de cette affaire concerne les montants exacts en jeu. Aucune source publique récente ne fournit le montant des bénéfices financiers que Framatome tire – ou pourrait tirer – de cette coentreprise. Les rapports annuels d’EDF et de Framatome ne détaillent pas les flux financiers avec TVEL. Cette absence de transparence nourrit les soupçons.
L’accord de 2021 prévoyait un partage des revenus et des redevances pour l’utilisation des technologies russes. Même si l’usine de Lingen n’a pas encore produit de combustible, les frais de structure, les salaires des experts et les frais juridiques liés au partenariat continuent d’être engagés. Une partie de ces sommes, via TVEL, pourrait alimenter le budget de Rosatom, qui reste un acteur clé de l’industrie nucléaire russe et, indirectement, de l’effort de guerre.
Un ancien cadre de Framatome, sous couvert d’anonymat, affirme que « chaque mois de maintien de l’accord, c’est de l’argent qui part en Russie ». Sans chiffrage précis, difficile de quantifier l’impact, mais le symbole est lourd : alors que l’UE tente d’asphyxier économiquement Moscou, une entreprise française reste liée contractuellement à son industrie nucléaire.
La défense des partisans de la coopération : pragmatisme ou realpolitik ?
Face aux critiques, les défenseurs du projet avancent plusieurs arguments. Le premier est technique : les réacteurs VVER-440 sont une réalité industrielle en Europe centrale. Les convertir à un combustible occidental (type U.S. ou français) nécessiterait des investissements colossaux et des années de travaux. La coopération avec Rosatom serait donc un mal nécessaire pour éviter une crise énergétique régionale.
Le deuxième argument est juridique. La production de combustible nucléaire civil n’est pas explicitement interdite par les sanctions européennes, qui ciblent principalement les secteurs énergétique (pétrole, gaz), financier et technologique militaire. Une exemption pourrait exister pour le combustible nucléaire, bien que les textes officiels restent flous sur ce point. Framatome pourrait donc opérer dans une zone grise légale, ce qui expliquerait l’absence de réaction des autorités françaises.
Enfin, certains plaident pour une forme de realpolitik industrielle. La Russie reste un acteur incontournable du marché nucléaire mondial, avec des contrats en Turquie, en Égypte, en Inde et en Chine. Rompre brutalement tout lien avec Rosatom, c’est risquer de perdre des parts de marché au profit de concurrents chinois ou américains. Framatome, qui a déjà souffert de la perte du marché iranien après l’affaire Areva, ne veut pas reproduire les mêmes erreurs.
Un précédent qui inquiète : Areva et l’Iran
La situation actuelle rappelle un précédent douloureux pour l’industrie nucléaire française. Dans les années 2000, Areva (ancêtre de Framatome) avait signé des contrats avec l’Iran pour la fourniture de combustible et la maintenance de la centrale de Bouchehr. Alors que les tensions internationales autour du programme nucléaire iranien s’aggravaient, Areva a maintenu sa coopération, suscitant de vives critiques des États-Unis et de l’Union européenne.
En 2010, sous la pression diplomatique, la France a finalement dû se désengager, mais à un coût élevé : des pénalités contractuelles, une perte de crédibilité et une image ternie. L’affaire avait révélé les fragilités d’une industrie nucléaire française trop dépendante de contrats avec des régimes autoritaires, et la difficulté de concilier intérêts commerciaux et impératifs diplomatiques.
Avec la Russie, le parallèle est frappant. La coopération Framatome-Rosatom, signée en 2021, est antérieure à l’invasion de l’Ukraine, mais sa persistance après février 2022 pose la même question : jusqu’où une entreprise publique peut-elle ignorer la politique étrangère de son propre pays ? La réponse, pour l’instant, est que Framatome semble agir comme si la guerre n’avait pas eu lieu.
Appel à une clarification politique
Cette situation ne peut plus durer. Le double jeu français – sanctionner la Russie d’un côté, coopérer avec Rosatom de l’autre – mine la crédibilité de la diplomatie française et alimente les critiques des partenaires européens et américains. La « Coalition des Volontaires » réunie à Paris le 13 juillet 2026 a montré que la France entend jouer un rôle moteur dans le soutien à l’Ukraine. Mais tant que Framatome maintiendra ses liens avec TVEL, ce discours sonnera creux.
Plusieurs pistes sont envisageables. La première serait une suspension immédiate de la coentreprise, avec une clause de sortie négociée pour limiter les pénalités. La deuxième serait une demande officielle de dérogation auprès de l’UE, pour clarifier le statut juridique de cette coopération. La troisième, plus radicale, serait de rompre tout lien avec Rosatom et d’accélérer la conversion des réacteurs VVER-440 à un combustible occidental, avec des financements européens.
Mais pour l’instant, aucune décision n’a été prise. Ni l’Élysée, ni Bercy, ni le ministère de la Transition écologique n’ont publiquement commenté cette affaire. Un silence assourdissant qui en dit long sur l’embarras du gouvernement.
Conclusion : le prix de l’ambiguïté
La coopération entre Framatome et Rosatom est un cas d’école des contradictions de la politique étrangère française. D’un côté, une posture diplomatique ferme contre la Russie, incarnée par les sommets de la Coalition des Volontaires et les sanctions européennes. De l’autre, des intérêts industriels qui persistent dans l’ombre, sans que personne ne tranche.
Les arguments des défenseurs du projet – sécurité énergétique, pragmatisme technique, realpolitik – ne sont pas sans fondement. Mais ils ne justifient pas l’absence totale de transparence sur les montants financiers en jeu, ni le silence des autorités françaises face à une polémique qui dure depuis des mois.
Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année, chaque geste compte. La France ne peut pas, d’un côté, prétendre vouloir « affaiblir économiquement la Russie » et, de l’autre, laisser sa filiale nucléaire lui verser des redevances. L’heure est à la clarification politique : soit la coopération est légitime et doit être assumée publiquement, soit elle est incompatible avec les sanctions et doit cesser immédiatement. Le statu quo n’est plus tenable.





