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Une station-service sous un ciel d'aube dramatique capturant l'ambiance calme du petit matin.

TotalEnergies : 11,2 milliards de dollars en six mois, le jackpot de la guerre

Le Monde Moderne par Le Monde Moderne
23 juillet 2026
dans Économie
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TotalEnergies : 11,2 milliards de dollars en six mois, le jackpot de la guerre

Alors que des millions de Français peinent à boucler leurs fins de mois et que le gouvernement promet une transition écologique vertueuse, TotalEnergies affiche des bénéfices qui donnent le vertige. 11,2 milliards de dollars de profits nets sur les six premiers mois de l’année 2026, soit une progression de 72 % par rapport à l’an dernier. Un chiffre qui n’est pas seulement le signe d’une bonne santé économique : il raconte une mécanique bien huilée où la guerre, la spéculation et la rareté deviennent les meilleurs alliés des actionnaires. Derrière les communiqués lisses de la major pétrolière, c’est tout un système qui se dévoile.

Des chiffres qui explosent les compteurs

Le premier trimestre 2026 avait déjà donné le ton. Avec un bénéfice net de 5,8 milliards de dollars (4,96 milliards d’euros), TotalEnergies enregistrait une hausse de 51 % par rapport au premier trimestre 2025, selon les chiffres publiés par France 24 et Franceinfo le 29 avril 2026. Le second trimestre a confirmé la tendance, portant le total semestriel à 11,2 milliards de dollars, d’après les données consolidées issues des rapports financiers de l’entreprise.

Pour saisir l’ampleur du phénomène, il faut regarder l’évolution sur plusieurs années. Après un record absolu à 21,384 milliards de dollars en 2023 — l’année post-invasion de l’Ukraine où les prix de l’énergie avaient flambé — le bénéfice annuel était redescendu à 13,127 milliards en 2025, soit une baisse de 16,7 %. Le rebond de 2026, s’il ne dépasse pas encore le pic de 2023, n’en est pas moins spectaculaire : en un semestre, le groupe a déjà réalisé 85 % du bénéfice total de l’année 2025.

Ce n’est pas un cas isolé. Selon une analyse du Monde datée du 10 mai 2026, Shell a enregistré un bénéfice net de 5,7 milliards de dollars au premier trimestre (+18 %) et BP de 3,8 milliards. Mais TotalEnergies se distingue par son ampleur et sa progression fulgurante. François-Xavier Chauchat, de Dorval Asset Management, explique dans le même article que « depuis vingt-cinq ans, on voit émerger le phénomène des entreprises superstars. L’écart entre les entreprises les plus rentables et les autres s’est beaucoup agrandi ». Une tendance que la guerre au Moyen-Orient n’a fait qu’accélérer.

Le pétrole de la guerre : un milliard de dollars de spéculation

Le cœur de cette rentrée d’argent est à chercher du côté du détroit d’Ormuz. Depuis l’escalade du conflit entre Israël et l’Iran, cette voie maritime stratégique, par laquelle transite environ 20 % du pétrole mondial, est devenue un point de blocage majeur. Les tensions ont provoqué une paralysie partielle du trafic et une flambée des prix du brut.

C’est dans ce contexte que TotalEnergies a réalisé une opération qui a fait grand bruit. Selon une enquête du Financial Times relayée par Yahoo Finance et Euronews le 3 mars 2026, la major française aurait engrangé plus d’un milliard de dollars (868 millions d’euros) en rachetant des cargaisons de pétrole dans le Moyen-Orient, profitant de la perturbation du trafic maritime. L’entreprise a acheté du pétrole à des prix encore bas avant que la crise ne fasse exploser les cours, puis l’a revendu après la hausse.

TotalEnergies présente cette opération comme une « gestion normale des approvisionnements » dans un contexte de crise. Mais pour ses détracteurs, c’est une spéculation pure et simple sur la guerre. Le terme de « profiteur de guerre » est d’ailleurs devenu un leitmotiv à gauche, et a conduit à l’audition de Patrick Pouyanné, PDG du groupe, le 17 juin 2026 par la commission des finances de l’Assemblée nationale, comme le rapporte L’Heure du Monde.

L’enjeu n’est pas seulement moral. Il est aussi politique et économique. Alors que l’État français est actionnaire à près de 4 % de TotalEnergies via Bpifrance, et que l’entreprise bénéficie d’un environnement réglementaire favorable, la question de savoir si ces profits doivent être taxés ou réinvestis dans la transition écologique est devenue centrale.

Mettre les chiffres en perspective : le salaire médian et le budget climat

Pour comprendre ce que représentent 11,2 milliards de dollars, il faut les rapporter à la réalité des Français. Le salaire médian en France s’élève à environ 2 340 euros net par mois en 2026, selon les dernières données de l’INSEE. Cela signifie qu’il faudrait à un salarié médian plus de 4 millions d’années de travail pour accumuler une telle somme. Ou, pour le dire autrement, le bénéfice semestriel de TotalEnergies équivaut à 4,8 millions de salaires médians annuels.

Le contraste est encore plus frappant quand on le compare au budget climat de l’État. En 2026, le budget alloué à la transition écologique par le gouvernement français (hors dépenses fiscales) est d’environ 10 milliards d’euros par an, selon les documents budgétaires officiels. Autrement dit, en six mois, TotalEnergies a réalisé un bénéfice supérieur à l’intégralité du budget climat annuel de la France. Une simple opération de spéculation sur le pétrole (1 milliard de dollars) représente à elle seule 10 % de ce budget.

Cette comparaison n’est pas anodine. TotalEnergies se présente pourtant comme un acteur clé de la transition énergétique. Dans son communiqué de presse du 26 mars 2026, le groupe affirme vouloir « allier croissance de l’offre d’énergies, compétitivité et réduction des émissions », et insiste sur ses investissements dans des projets « à faibles émissions et à point mort bas ». Mais les chiffres disent autre chose : en 2025, les investissements du groupe dans les énergies renouvelables ne représentaient qu’environ 15 % de ses dépenses totales, contre plus de 70 % pour les hydrocarbures.

Une frise chronologique des profits depuis 2020

Pour mesurer l’ampleur du phénomène, un regard sur l’évolution des bénéfices de TotalEnergies depuis 2020 est édifiant. Cette année-là, marquée par la pandémie de Covid-19 et l’effondrement des prix du pétrole, le groupe avait enregistré un bénéfice net d’environ 4 milliards de dollars. Un niveau déjà élevé, mais qui allait être largement dépassé.

En 2021, avec la reprise économique, le bénéfice bondit à 16 milliards de dollars. Puis vient 2022 et l’invasion de l’Ukraine : les prix du gaz et du pétrole s’envolent, et TotalEnergies engrange 20,5 milliards de dollars. Le record est atteint en 2023 avec 21,384 milliards. En 2024, une légère baisse à 15,7 milliards intervient, avant le recul plus marqué de 2025 (13,127 milliards). Et voilà que 2026 repart à la hausse avec 11,2 milliards sur un seul semestre.

Cette courbe n’est pas le fruit du hasard. Elle suit fidèlement les crises géopolitiques et les tensions sur les marchés énergétiques. Plus le monde est instable, plus TotalEnergies empoche. Une logique que le PDG Patrick Pouyanné ne nie pas, mais qu’il justifie par la nécessité d’investir massivement pour sécuriser l’approvisionnement mondial.

Le débat politique : taxer ou ne pas taxer ?

L’audition parlementaire du 17 juin 2026 a été l’occasion d’un affrontement frontal entre la gauche et la majorité présidentielle. Pour les députés LFI, EELV et PCF, la question est simple : ces « superprofits » doivent être taxés à un taux élevé, comme cela a été fait ponctuellement en 2023 sur les producteurs d’électricité. Le produit de cette taxe pourrait financer la transition écologique, l’isolation des logements ou le pouvoir d’achat des ménages.

De l’autre côté, la majorité et le gouvernement défendent une ligne libérale : taxer les profits risquerait de freiner les investissements et de pousser TotalEnergies à délocaliser son siège social, comme cela avait été envisagé en 2022 après les critiques sur les marges du groupe. Le ministre de l’Économie a ainsi déclaré que « la France a besoin de ses champions industriels » et que « la taxation punitive n’est pas la solution ».

Entre les deux, Patrick Pouyanné a plaidé pour une « contribution volontaire » et insisté sur les 15 milliards d’euros d’investissements prévus en France sur cinq ans. Mais pour ses opposants, ces promesses sont un écran de fumée : l’essentiel des profits part en dividendes et en rachats d’actions. En 2025, TotalEnergies a versé 8,5 milliards de dollars à ses actionnaires, soit plus que son bénéfice net de l’année (grâce à l’endettement et aux réserves).

Ce que les grands médias omettent

Le traitement médiatique dominant insiste souvent sur la « performance » de l’entreprise et sur le contexte géopolitique « imprévisible ». Ce qu’il omet, c’est la dimension structurelle du phénomène. La guerre au Moyen-Orient n’est pas une catastrophe naturelle : elle est le produit de décisions politiques, d’alliances et de stratégies militaires dans lesquelles les grandes puissances pétrolières — et leurs entreprises — jouent un rôle actif.

Ensuite, il y a la question des paradis fiscaux. TotalEnergies, comme la plupart des majors, optimise sa fiscalité via des montages complexes dans des juridictions à faible taux d’imposition. Selon plusieurs ONG, le taux d’imposition effectif du groupe serait inférieur à 15 %, contre un taux nominal de 25 % en France. Une partie des 11,2 milliards de dollars échappe donc à l’impôt.

Enfin, le récit de la « transition écologique » porté par TotalEnergies est contredit par ses actes. Le groupe continue d’investir massivement dans l’exploration de nouveaux gisements, notamment en Afrique et en Amérique latine. Selon les données du rapport climat 2026, les émissions de gaz à effet de serre de l’entreprise sont stables, voire en légère hausse, une fois pris en compte les émissions indirectes (scope 3).

Une machine à profits qui interroge notre modèle

Les 11,2 milliards de dollars de TotalEnergies en six mois ne sont pas un accident de l’histoire. Ils sont le produit logique d’un système où la guerre, la rareté et la spéculation sont intégrées dans le modèle d’affaires des plus grandes entreprises mondiales. Ils posent une question politique fondamentale : jusqu’où la société est-elle prête à laisser des intérêts privés s’enrichir sur les crises qu’elle traverse ?

Alors que les prix à la pompe flambent, que le pouvoir d’achat des classes moyennes s’érode et que l’urgence climatique exige des investissements massifs, le contraste est saisissant. Le débat sur les « profiteurs de guerre » n’est pas près de s’éteindre. Et il dépasse largement le cas de TotalEnergies : il interroge la place des multinationales dans une démocratie, la répartition des richesses et la capacité des États à réguler un capitalisme devenu fou.

Une chose est sûre : tant que la guerre rapportera plus que la paix, les actionnaires de TotalEnergies auront de beaux jours devant eux. Et les Français, eux, continueront à payer la facture.

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