Washington menace d’interdire son diesel, l’Europe hériterait de la pénurie

Image en gros plan d'une pompe à essence marquée d'un panneau hors service, mettant en avant la pénurie de carburant.

Photo : Boys in Bristol Photography / Pexels

Washington étudie une interdiction de quatre-vingt-dix jours sur ses exportations de diesel, mais Bruxelles n'a reçu aucune confirmation officielle. La prime du gazole européen a bondi à plus de 95 dollars le baril, un record.

Jeudi 24 septembre, le prix moyen du gazole à la pompe dans l'Union européenne a atteint 2,23 euros le litre, contre 2,16 euros une semaine plus tôt. Le chiffre vient des relevés hebdomadaires que la Commission européenne publie depuis 2005, son Weekly Oil Bulletin, un baromètre construit à partir des prix relevés dans chaque État membre. Des records ont été battus dans dix-neuf des vingt-sept pays de l'Union, dont l'Allemagne, la France et l'Italie.

Le même jour, un porte-parole de la Commission a qualifié de « très mauvaise idée » un projet dont Bruxelles n'a pas eu confirmation officielle mais qu'elle ne peut plus ignorer : une interdiction, pendant quatre-vingt-dix jours, des exportations américaines de diesel. « Toute perturbation risquerait d'avoir des conséquences négatives pour les deux parties », a averti Olof Gill, avant de préciser que l'Union attend de ses « partenaires proches qu'ils se consultent mutuellement avant d'adopter des mesures susceptibles d'affecter des marchés qu'ils partagent ».

Rien n'est signé. Politico a révélé mercredi 23 septembre que la Maison-Blanche préparait un projet d'interdiction sur trois mois, information reprise par Bloomberg, qui précisait que le processus juridique restait flou tout en notant que Donald Trump penchait pour une annonce avant la fin de la semaine. Mais le démenti est venu le jour même : la Maison-Blanche a rejeté ce rapport de Politico dès mercredi, selon The Hill, et le secrétaire à l'Énergie Chris Wright s'est publiquement opposé à l'idée d'un bannissement total. Vingt-quatre heures plus tard, un responsable de la Maison-Blanche a de nouveau démenti qu'un texte d'interdiction pure et simple soit à l'étude, tandis que Wright affirmait que personne n'envisageait un blocage total des expéditions. Le même Wright avait pourtant appelé les dirigeants des groupes pétroliers mardi soir pour les prévenir qu'une décision pouvait tomber dans les prochains jours. Le lendemain, il expliquait au Wall Street Journal que l'administration cherchait à « éviter le marteau brutal d'une politique gouvernementale », plaidant pour des restrictions ciblées plutôt qu'un embargo total. La cohérence n'est pas le point fort de ce dossier.

Donald Trump, lui, a été net mardi, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies : « J'ai dit, arrêtons d'envoyer notre diesel dehors. On en produit beaucoup. » Le mardi, le gallon de diesel s'échangeait en moyenne à 6,52 dollars aux États-Unis, près de trois dollars de plus qu'un an plus tôt, selon les données de l'American Automobile Association.

Ce que le marché a immédiatement chiffré, c'est un transfert, pas une pénurie nouvelle. Le crack spread, l'écart entre le prix du brut et celui du produit raffiné qui en est tiré, mesure la tension sur un carburant précis indépendamment du cours du pétrole. Selon des données Bloomberg remontant à 2011, la prime du gazole européen à faible teneur en soufre sur le Brent a bondi mercredi à plus de 95 dollars le baril, un record. Au même moment, l'indicateur équivalent aux États-Unis s'est affaibli. Les deux courbes se sont croisées en sens inverse le jour même de l'annonce du projet américain : c'est la définition la plus sèche de ce que signifie reporter une pénurie plutôt que la résoudre.

Une dépendance de 17 %

Pourquoi l'Europe est-elle exposée à une décision américaine ? Les raffineries de l'Union produisent structurellement plus d'essence que le marché n'en consomme et pas assez de gazole, un déséquilibre ancien que la demande automobile, longtemps orientée vers le diesel, n'a fait qu'aggraver. Selon une analyse du think tank bruxellois Bruegel fondée sur les données Eurostat, l'Union est nette exportatrice d'essence, mais importe environ 17 % de son approvisionnement en gazole, principalement depuis l'Arabie saoudite, les États-Unis et l'Inde. Cette dépendance s'est construite sur fond de désindustrialisation du raffinage européen : selon le rapport statistique 2025 de la fédération professionnelle FuelsEurope, la capacité de raffinage primaire de l'Union s'établissait à 638,2 millions de tonnes en 2024, soit 154,8 millions de tonnes de moins qu'en 2009.

C'est dans cette dépendance minoritaire, 17 % du gazole consommé, que s'est logée la place prise par les États-Unis. Depuis la guerre au Moyen-Orient et les difficultés du raffinage russe, cette part n'a cessé de grossir : selon la Commission européenne, le diesel américain représentait 50 % du gazole importé par les Vingt-Sept au mois d'août. Le titre qui circule, « plus de la moitié du diesel vient des États-Unis », ne dit donc pas que la moitié du gazole consommé en Europe est américain. Il dit que sur la portion importée, déjà minoritaire dans l'approvisionnement total, l'origine américaine est devenue majoritaire. C'est une dépendance de second ordre, mais elle porte sur le volume marginal qui, en période de tension, fait basculer un prix.

« c'est la définition la plus sèche de ce que signifie reporter une pénurie plutôt que la résoudre. »

Côté américain, l'exportation qu'on menace de couper n'a cessé de grimper. Selon des données Bloomberg reprises par la presse spécialisée, les expéditions américaines de gazole ont atteint un record hebdomadaire proche de deux millions de barils par jour le mois dernier, faisant des États-Unis le premier fournisseur extérieur de l'Europe.

Valero, Marathon et PBF reculent

L'industrie pétrolière américaine, elle, ne voit dans l'interdiction qu'un remède pire que le mal. Le lobby professionnel American Fuel & Petrochemical Manufacturers a jugé qu'un embargo « n'aurait aucun avantage, ce qui explique pourquoi des administrations des deux partis ont toujours écarté les interdictions d'exporter du carburant ». Le patron de l'American Petroleum Institute, Mike Sommers, a averti que restreindre les exportations d'énergie américaines « ne ferait qu'aggraver le problème, en pesant sur le raffinage et en pénalisant au final les consommateurs ». Chris Wright a formulé la même crainte en des termes plus techniques : « L'outil brutal de l'interdiction d'exporter le diesel ne fonctionne tout simplement pas », a-t-il expliqué lors d'un événement organisé par The Economist à New York, ajoutant que priver les raffineries américaines de débouchés extérieurs les forcerait à réduire leur production, ce qui ferait grimper les prix de l'essence et du kérosène. Mercredi, à l'annonce du projet, les actions des raffineurs américains ont reculé : selon Investing.com, Marathon Petroleum a perdu 1,2 %, Valero Energy 2,1 % et PBF Energy 2 %.

Bruxelles, de son côté, refuse pour l'instant de parler de pénurie. La Commission a indiqué jeudi ne pas constater de manque physique de diesel dans l'Union malgré les prix records, tout en annonçant que le groupe de coordination sur le pétrole, qui réunit les experts des Vingt-Sept, se penchera de nouveau sur la situation mardi prochain.

Personne, à ce stade, n'a signé de décret d'interdiction. Chris Wright l'a démenti publiquement le lendemain même du jour où il avait prévenu les pétroliers qu'il en arrivait un.

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