Incendie de la Casemate de Grenoble : qui en veut aux fablabs?

Opinon d'Alexis Poulin

C’est un fait divers qui escalade de la presse locale à la presse nationale : le fablab de Grenoble, la Casemate, a été saccagé la semaine passée par un groupe d’activistes proches des mouvances de l’ultra gauche.

Cet événement fait tristement écho à l’incendie d’un autre fablab, la Cantine, à Nantes, il y a un an. Incendie où la piste criminelle a été privilégiée par les enquêteurs, mais non revendiqué à ce jour.

Pourquoi s’attaquer aux Fablabs ?

Un fablab, c’est un endroit où le grand public, comme les professionnels peuvent accéder aux dernières technologies des makers (imprimantes 3D, programmation, etc), mais aussi à un medialab et un centre culturel. La Casemate est le premier Centre de Culture Scientifique française (CCSTI) dont la fondation remonte à 1979. C’est une association de loi 1901 issue de l’éducation populaire qui regroupe l’Europe, l’Etat, la région, le département, les communes, l’université et les entreprises. Le Fablab de Grenoble était selon les habitants « un lieu de rencontre de passionnés, où les enfants venaient programmer de petits robots en scratch, d’ados réalisant des projets d’art plastique. »

Un horrible lieu donc, qui devait être détruit par les flammes, comme une nuisance, un énième temple de la technocratie, ainsi qu’en atteste le communiqué des activistes : « Et on se fout éperdument que ces fablabs soient issus de l’imaginaire rassis d’un hacker adulé, ce qui n’est pas le cas, ou qu’ils participent de fructueuses collaborations scientifiques dans l’un des temples de la technocratie, le MIT (pour Massassuchets Institute of Technologies), ce qui est le cas ; parce qu’ils représentent une nuisance nous sommes venus en détruire un. »

Le communiqué, qui annonce fièrement le saccage des locaux de l’association, néfaste dans sa promotion de la science et de la culture scientifique, en fait un geste de combat contre le monde capitaliste dans son ensemble et au nom de la liberté :

« Mais il ne s’agit pas de critiquer tel ou tel aspect de l’enfer technologique, de déplorer le progrès de l’omniscience de l’état, de l’efficience de l’ordre marchand ou notre croissante domestication par la machine. Si nous combattons le projet cybernétique qui acère notre soumission, c’est la totalité de cet abject monde que nous attaquons. »

La violence comme moyen d’action et d’expression est condamnable, le geste révolutionnaire ridicule dans sa portée (priver et condamner les citoyens à payer une deuxième fois un lieu qui appartient à la communauté), et le communiqué tardif, rédigé en écriture inclusive, montre la limite, à la caricature, de ces activistes de bac à sable, bien désarmés dans le combat idéologique présent.

Oui, la critique d’une technologie coercitive de contrôle est plus que jamais nécessaire, à l’heure des lois d’exception et de la volonté de transparence demandée par les Etats à leurs citoyens, au nom de leur bien-être.

Oui, l’éducation à la science et à la technologie souffre de profondes lacunes: ce n’est pas en introduisant des tablettes et en apprenant aux enfants à coder, que nous apprendrons aux humains en devenir, quels sont les enjeux de la vie en société avec les machines.

Oui, le hold-up de ce merveilleux outil de l’émancipation qu’était internet par les multinationales, appelées GAFAM, et les Etats a bien eu lieu dans la dernière décennie et c’est une bataille déjà perdue par les citoyens et les consommateurs malgré les efforts bien maigres et à retardement dans la régulation des monopoles numériques.

Il est légitime de s’inquiéter de la santé de nos démocraties occidentales malades, devenues ploutocraties, théâtres de la guerre des lobbies pour l’argent, prenant comme modèle de survie les totalitarismes capitalistes à parti unique.  Cette tendance au contrôle, fondamentale dans la construction du 21e siècle a été dénoncée dès l’apparition des premiers ordinateurs par l’inventeur du logiciel libre, Richard Stallman qui a très vite compris que les ploutocraties utilisent d’abord les avancées techniques pour organiser la surveillance et l’acceptation par la force des inégalités et des injustices liées à la machine industrielle capitaliste.

Pour Stallman, tel qu’il l’énonce dans d’une interview à Numérama en 2016 : « il faut un changement politique dans notre société, il faut enlever le pouvoir des entreprises et des riches. Il faut leur ôter le pouvoir de bloquer les lois qui sont nécessaires, mais incommodes pour eux. Il faut détruire le pouvoir des banques ». Sous un autre système politique, « qui respecterait et protégerait les libertés, les nouvelles technologies n’auraient pas la tendance à opprimer ».

Le philosophe Pierre Musso évoque dans son livre « La religion industrielle » d’une ère de surrationnalisme : la gouvernance des hommes par les chiffres, les nombres, les machines où l’industrie est l’incarnation mondiale d’une nouvelle forme de la religion rationnelle.

Il faut évidemment aider les Etats à ne pas sombrer dans le totalitarisme numérique afin de garder le contrôle de l’impôt et des mouvements de populations de plus en plus nomades (par choix ou par nécessité de survie). Il faut aussi aider les sociétés à comprendre les mutations et la nature des nouveaux rapports de force.

Mais l’action terroriste, ne peut que desservir la cause de la liberté. La désobéissance civile ne peut avoir de portée que dans la non-violence, et faire réfléchir une société aux limites de son modèle doit passer par une lutte des idées. Et ces idées, alors que le Capital fête ses 150 ans, n’ont guère évolué malgré le décorum techno qui nous abonde. Ce sont les inégalités et l’exploitation humaine qu’il nous faut combattre à l’échelle de la société. La technologie aujourd’hui est souvent vue sous l’angle de la caricature d’une force extrahumaine qui pourrait devenir un dieu ou un démon (ou un pharmakon, poison et remède, selon Bernard Stiegler). Qu’Apple fasse produire ses téléphones par des lycéennes chinoises mineures n’entamera hélas en rien les résultats financiers de la firme. Ce ne sont pas les avancées technologiques qui créeront les dépendances de demain, mais l’absence d’éducation et de réflexion d’utilisateurs infantilisés et traités comme tels par des assistants numériques omniscients.

Compte-tenu des choix calamiteux des Etats en matière écologique et fiscale, le temps de l’anarchie viendra, que les activistes se rassurent. Mais peut être serait-il plus utile et plus pertinent de familiariser et d’éduquer les enfants aux outils qui leur permettront de changer ce monde, en évitant le grand soir et les douleurs engendrées par l’effondrement du modèle capitaliste.

NEWSLETTERS

TWITTER

Share This