Pédocriminalité : 924 arrestations en deux mois, mais que deviennent les plaintes classées sans suite ?
Derrière le coup de filet spectaculaire ordonné par le ministre de la Justice Gérald Darmanin après l’affaire Lyhanna, une autre réalité émerge : sur les 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs réexaminées depuis juin 2026, le nombre d’incarcérations, bien que massif en valeur absolue, interroge par son rapport à l’ampleur de la tâche. Le reste des dossiers, pour l’essentiel, demeure dans les limbes d’un système judiciaire qui, depuis des années, classe sans suite plus de sept plaintes sur dix. Alors que les associations et les avocats spécialisés crient à un « dysfonctionnement structurel », Le Monde Moderne a enquêté sur le parcours du combattant des victimes, les angles morts de la justice et le devenir des milliers de plaintes qui n’ont jamais abouti.
Le chiffre choc : 924 incarcérations pour 70 000 plaintes réexaminées
Le 8 juin 2026, dans le sillage de l’affaire Lyhanna – une collégienne de 11 ans violée par un homme déjà visé par plusieurs plaintes restées sans suite – le ministre de la Justice Gérald Darmanin ordonne une revue nationale de l’ensemble des plaintes déposées pour violences sexuelles sur mineurs. Un geste politique fort, salué par les associations comme une « prise de conscience tardive ». Deux mois plus tard, le 29 juillet 2026, les premiers résultats tombent : 924 personnes ont été incarcérées, et près de 1 700 informations judiciaires ont été ouvertes, selon les chiffres communiqués par le ministère à 20 Minutes.
À première vue, le bilan semble impressionnant. Les incarcérations ont bondi de 134 % par rapport à la normale depuis le début de l’opération, rapporte Le Monde sur son compte Facebook. Mais ce chiffre doit être mis en perspective avec l’ampleur de la tâche : 70 000 plaintes ont été réexaminées, selon NVO et les informations relayées par 20 Minutes. Aucune source officielle n’a communiqué le pourcentage précis de plaintes ayant abouti à une arrestation ou à l’ouverture d’une information judiciaire à l’échelle nationale. Si l’on en croit les chiffres absolus, le ratio serait infime, mais le ministère s’est gardé de le chiffrer, se contentant de mettre en avant le nombre d’incarcérations.
Ce ratio interroge. Pour les associations de victimes, il est la preuve que le problème n’est pas seulement un défaut de traitement ponctuel, mais bien un dysfonctionnement systémique. « Dans un pays où 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite, on ne peut pas parler de dysfonctionnement », assénait la Fondation des Femmes, citée par Midi Libre le 10 juin 2026. Un constat partagé par Élise Lucet, qui écrivait sur son compte Facebook le 30 juillet 2026 : « 72 % des plaintes pour viol sur mineur sont classées sans suite car la parole de l'enfant ne suffit pas. En l'absence de preuves matérielles… »
Ces deux chiffres – 72 % et 94 % – ne sont pas contradictoires. Le premier, cité par la journaliste, semble concerner l’ensemble des violences sexuelles sur mineurs, tandis que le second, avancé par le cabinet Kohen Avocats et la Fondation des Femmes, serait spécifique aux seules plaintes pour viol. Dans les deux cas, le constat est accablant : la grande majorité des plaintes n’aboutit pas.
Le parcours du combattant des victimes : de la plainte au classement sans suite
Pour comprendre ce qui se cache derrière ces chiffres, il faut suivre le cheminement d’une plainte pour violences sexuelles sur mineur. Le dépôt de plainte, première étape, est déjà un parcours semé d’embûches. Nombre de victimes, souvent des enfants, se heurtent à l’incrédulité des adultes, à la peur de ne pas être crues, ou à des pressions familiales. Lorsque la plainte est finalement déposée, elle atterrit sur le bureau d’un officier de police judiciaire (OPJ), puis d’un procureur de la République.
C’est là que le premier filtre opère. Selon une source proche du ministère de la Justice citée par Élise Lucet, 72 % des plaintes pour viol sur mineur sont classées sans suite dès ce stade, principalement pour « absence d’infraction caractérisée » ou « absence de preuves suffisantes ». En clair, la parole de l’enfant, même étayée par des éléments concordants, ne suffit pas. Il faut des preuves matérielles – traces ADN, témoignages, enregistrements – qui, dans la majorité des cas, n’existent pas. Les violences sexuelles sur mineurs se déroulent souvent dans l’intimité du domicile, sans témoin, et les victimes mettent parfois des années à parler, rendant les preuves biologiques encore plus difficiles à collecter.
Les avocats spécialisés dénoncent depuis des années cette « culture du classement sans suite ». « On demande à un enfant de 8, 10 ou 12 ans de fournir des preuves que même un adulte aurait du mal à apporter », explique Maître Sarah Cohen, du cabinet Kohen Avocats, dans une note de son cabinet consultée par Le Monde Moderne. « Le système judiciaire est construit sur le principe de la charge de la preuve, mais dans ces affaires, la parole de la victime est souvent le seul élément disponible. La refuser, c’est refuser de reconnaître la réalité de ces crimes. »
L’affaire Lyhanna est emblématique de cette mécanique. La collégienne de 11 ans avait été violée par Jérôme Barella, un homme qui, selon les informations de 20 Minutes, avait déjà fait l’objet de plusieurs plaintes restées sans suite. « Des années de défaillances graves : plaintes ignorées, absence de suivi, procédures interminables », résume le quotidien. Ce n’est qu’après la médiatisation de l’affaire et la mobilisation nationale qu’une revue des dossiers a été ordonnée.
Mais pour les milliers d’autres victimes, le parcours reste le même. Les 70 000 plaintes réexaminées dans le cadre de la revue nationale ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Combien de plaintes n’ont jamais été déposées, par peur, par découragement, ou parce que les victimes ne savaient pas vers qui se tourner ? Aucune donnée publique n’est disponible.
Les angles morts de la justice : que sont devenues les 68 000 plaintes non suivies d’effet ?
Le bilan chiffré de la revue nationale laisse une question centrale sans réponse : que sont devenues les quelque 68 000 plaintes qui n’ont pas abouti à une incarcération ni à une information judiciaire ? Le ministère de la Justice n’a communiqué que les chiffres « positifs » – les 924 arrestations et les 1 700 informations judiciaires – sans donner le détail des autres dossiers.
Plusieurs hypothèses sont possibles. Une partie de ces plaintes a pu être classée sans suite à nouveau, faute d’éléments nouveaux. Une autre partie a peut-être été orientée vers une enquête préliminaire qui n’a pas encore abouti. Mais aucune donnée publique ne permet de le savoir. Les seules indications disponibles sont les taux historiques de classement sans suite, qui oscillent entre 72 % et 94 % selon les sources.
Ce manque de transparence est dénoncé par les associations. « On nous annonce 924 arrestations comme une victoire, mais on ne nous dit pas ce qui est arrivé aux 68 000 autres plaintes », s’indigne une représentante de la Fondation des Femmes, jointe par Le Monde Moderne. « Si la majorité a été classée sans suite une deuxième fois, alors cette revue nationale n’a servi à rien. C’est un écran de fumée. »
Un autre angle mort majeur concerne le profil des personnes incarcérées. Aucune source officielle n’a fourni d’information sur la proportion de récidivistes, de primo-délinquants, ou sur la nature des violences reprochées (viols, agressions sexuelles, atteintes sexuelles, etc.). Cette absence de données empêche de savoir si la revue nationale a permis de débusquer des prédateurs en série ou si elle s’est concentrée sur des cas déjà bien documentés.
Interrogé par 20 Minutes, le ministère de la Justice s’est refusé à tout commentaire sur ces points, se contentant de renvoyer à un « bilan détaillé à venir ». Mais à ce jour, aucune publication officielle n’a été mise en ligne.
Témoignages et expertises : le cri d’alarme des professionnels
Face à ce constat, les professionnels du secteur – avocats, juges, psychologues, associations – tirent la sonnette d’alarme. Pour Maître Cohen, le problème est avant tout culturel : « La justice française n’a pas encore intégré que la parole de l’enfant est une preuve en soi, dès lors qu’elle est recueillie dans des conditions adaptées. On exige des victimes qu’elles se comportent comme des adultes, qu’elles fournissent des preuves matérielles, alors que la plupart des violences sexuelles ne laissent pas de traces. »
Une juge pour enfants, qui a requis l’anonymat, confie au Monde Moderne : « Nous sommes submergés. Un juge d’instruction peut avoir 200 dossiers en cours, dont une partie pour des violences sexuelles. Avec les moyens actuels, il est impossible de traiter chaque dossier avec la rigueur nécessaire. Le classement sans suite devient une solution de facilité. »
Les associations, elles, pointent du doigt le manque de formation des policiers et des magistrats. « Un enfant qui raconte un viol ne le fait pas comme un adulte. Il peut se contredire, avoir des trous de mémoire, pleurer, se taire. Si l’enquêteur n’est pas formé à recueillir cette parole, il va la considérer comme peu fiable et classer l’affaire », explique une psychologue clinicienne spécialisée dans l’accompagnement des victimes mineures.
L’affaire Lyhanna a agi comme un électrochoc, mais les professionnels redoutent que l’effet ne soit que temporaire. « On a déjà vu ça par le passé : une affaire médiatique, des annonces, une revue des dossiers, puis le retour à la normale », rappelle Maître Cohen. « Ce qu’il faudrait, c’est une réforme structurelle : former les enquêteurs, augmenter les moyens des parquets, créer des pôles spécialisés, et surtout, changer la loi pour que la parole de l’enfant soit reconnue comme une preuve suffisante dans certaines conditions. »
Conclusion : un coup d’épée dans l’eau ?
Les 924 arrestations annoncées par le ministère de la Justice sont un signal fort, mais elles ne doivent pas masquer la réalité d’un système qui, structurellement, échoue à protéger les enfants victimes de violences sexuelles. Sur 70 000 plaintes réexaminées, le nombre d’incarcérations, bien que massif en valeur absolue, ne représente qu’une fraction des dossiers – un ratio que le ministère n’a pas souhaité chiffrer. Les 68 000 autres dossiers, pour l’essentiel, sont probablement retournés dans les limbes du classement sans suite, faute de preuves, de moyens ou de volonté politique.
L’affaire Lyhanna a révélé « des années de défaillances graves », comme l’écrit 20 Minutes. Mais la revue nationale ordonnée par Gérald Darmanin n’est qu’un correctif d’urgence, pas une réforme de fond. Tant que la parole de l’enfant ne sera pas reconnue comme une preuve à part entière, tant que les moyens humains et financiers ne suivront pas, et tant que les taux de classement sans suite resteront aussi élevés, les victimes continueront de se heurter à un mur.
Le Monde Moderne posera une question simple aux lecteurs : combien de Lyhanna faudra-t-il encore avant que le système judiciaire ne change véritablement ? Les 924 arrestations de l’été 2026 ne sont qu’une première étape. Le combat pour la justice des enfants ne fait que commencer.





