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Syrie

Syrie-France : le grand retournement géopolitique

Le Monde Moderne par Le Monde Moderne
7 juillet 2026
dans International
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Le 6 juillet 2026, Emmanuel Macron est devenu le premier dirigeant occidental de premier plan à fouler le sol de Damas depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024. Accueilli par Ahmad al-Charaa, ancien chef djihadiste devenu président, le chef de l’État français a officialisé un rapprochement diplomatique dont les prémices étaient perceptibles depuis un an. Ce voyage, qui intervient après la visite d’al-Charaa à Paris en mai 2025, marque un retournement spectaculaire de la politique étrangère française. Sous couvert de « rétablissement de la présence internationale de la Syrie », selon les termes de l’agence de presse syrienne SANA, cette visite soulève des questions profondes sur les motivations réelles de Paris : intérêts économiques, enjeux migratoires, recomposition des alliances au Moyen-Orient. Le Monde Moderne analyse les ressorts de ce pari diplomatique, ses risques et ses angles morts.

De la rupture à la réconciliation : une décennie de relations franco-syriennes

Pour comprendre le choc que représente cette visite, il faut revenir sur l’histoire récente des relations entre Paris et Damas. Sous Bachar el-Assad, la France a été l’un des plus fermes soutiens de l’opposition syrienne. Dès 2011, Paris a condamné la répression sanglante du printemps arabe syrien, imposé des sanctions unilatérales et poussé pour l’isolement diplomatique du régime. En 2013, François Hollande a même envisagé des frappes aériennes après l’usage d’armes chimiques par le régime, avant de reculer face au refus américain. Cette ligne dure s’est maintenue sous Macron : la France a soutenu les forces démocratiques syriennes (FDS) contre l’État islamique, accueilli des réfugiés syriens, et continué de dénoncer les crimes de guerre du clan Assad.

Pourtant, en décembre 2024, la donne a brutalement changé. Le régime de Bachar el-Assad, miné par quatorze ans de guerre civile, la corruption endémique et le retrait progressif de ses alliés russes et iraniens, s’est effondré en quelques semaines. Une coalition menée par Ahmad al-Charaa – ancien chef du Front al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda, puis fondateur de Hayat Tahrir al-Cham (HTC) – a pris le pouvoir à Damas. Ce basculement a d’abord suscité l’effroi en Occident. Mais très vite, le nouveau pouvoir syrien a engagé une opération de communication massive pour se présenter comme un interlocuteur pragmatique et modéré.

Dès mai 2025, al-Charaa était reçu à Paris par Macron, une première visite officielle d’un dirigeant syrien dans un pays de l’Union européenne. Puis vinrent Berlin et Washington, où Donald Trump l’accueillit en novembre 2025. En quelques mois, al-Charaa a été retiré de la liste noire américaine du terrorisme, et la plupart des sanctions internationales contre la Syrie ont été levées. La visite de Macron à Damas, en juillet 2026, n’est donc pas un coup de tonnerre dans un ciel serein : elle est l’aboutissement logique d’un processus de normalisation accéléré.

Les motivations françaises : intérêts économiques et géopolitiques

Derrière les déclarations diplomatiques sur la « stabilisation régionale » et la « lutte contre le terrorisme », les intérêts concrets de la France dans ce rapprochement sont multiples. Le premier est économique. La Syrie, ravagée par la guerre, a besoin d’une reconstruction massive. Le marché est colossal : logements, infrastructures, énergie, transports. Les entreprises françaises, qui avaient perdu leurs positions sous Assad, espèrent désormais décrocher des contrats lucratifs. Selon des analyses non confirmées par des sources officielles, la France viserait notamment des contrats portuaires, un enjeu stratégique pour le commerce en Méditerranée orientale. Bassam Barabandi, du think tank Nexus MENA, résume la logique française : « La France dit aux Américains que nous avons une part du marché syrien autant que vous » (The Times of Israel, 5 juillet 2026).

Le deuxième enjeu est migratoire. La France, comme le reste de l’Europe, est confrontée à une pression migratoire persistante. En normalisant ses relations avec Damas, Paris espère faciliter le retour des réfugiés syriens – environ 500 000 en France et des millions dans la région – et ainsi réduire les flux vers l’Europe. Cette logique est ouvertement assumée par plusieurs capitales européennes, qui voient dans la stabilisation syrienne un moyen de fermer une porte d’entrée migratoire majeure. Mais ce calcul est risqué : la Syrie reste un champ de ruines, les conditions de sécurité et de dignité pour un retour massif sont loin d’être réunies, et les ONG humanitaires dénoncent déjà une instrumentalisation des réfugiés.

Le troisième enjeu est géopolitique. La France cherche à regagner une influence régionale qu’elle a perdue face à la Russie, à l’Iran et à la Turquie. En courtisant le nouveau pouvoir syrien, Paris tente de se positionner comme un acteur incontournable de la reconstruction et de la stabilisation du pays, tout en contenant l’influence turque – Ankara soutient des factions rivales d’al-Charaa. La visite de Macron précède d’ailleurs un sommet de l’OTAN à Ankara, en Turquie, ce qui n’est pas un hasard : Paris veut montrer qu’elle peut dialoguer avec tous les acteurs, y compris ceux que la Turquie considère comme des ennemis.

Les risques d’un blanchiment diplomatique

Ce retournement spectaculaire n’est pas sans susciter de vives critiques. Sur le plan des principes, la France officialise une relation avec un homme issu du djihadisme. Ahmad al-Charaa a longtemps été classé comme terroriste par les États-Unis et l’Union européenne. S’il a officiellement rompu avec Al-Qaïda et présenté une image modérée, la réalité de son pouvoir est plus trouble. Sous son autorité, les droits humains sont bafoués, les minorités – alaouites, chrétiennes, kurdes – sont marginalisées, et une charia rigoriste est imposée progressivement. La visite de Macron, en offrant une caution morale à ce régime, risque de légitimer des pratiques autoritaires.

Un article d’opinion de Ynetnews (7 juillet 2026) dénonce ainsi « le moment où l’Europe a blanchi une prise de pouvoir islamiste en un partenariat diplomatique ». Ce n’est pas une voix isolée. En France, l’opposition de gauche et une partie de la société civile dénoncent un « cynisme d’État ». Les associations de défense des droits humains rappellent que des milliers de prisonniers politiques croupissent encore dans les geôles syriennes. Les anciens opposants syriens exilés en France, qui avaient cru en un soutien franc et indéfectible, se sentent trahis.

Même Israël, pourtant habitué à des alliances pragmatiques, s’inquiète. La normalisation avec Damas pourrait renforcer la menace sécuritaire à ses frontières, si le nouveau régime syrien se rapproche du Hezbollah libanais ou de l’Iran. Les explosions qui ont secoué Damas pendant la visite de Macron – un attentat présumé non revendiqué – rappellent que la Syrie reste un champ de mines politique et sécuritaire.

Les angles morts du récit officiel

Le discours officiel français présente cette visite comme un succès diplomatique et un geste historique. Mais plusieurs angles morts méritent d’être soulignés. D’abord, l’absence de réactions officielles de l’opposition française et de la société civile syrienne dans les sources disponibles. Les minorités syriennes – chrétiens, kurdes, alaouites – sont les grandes absentes du récit. Leur voix, pourtant essentielle, n’est pas relayée. Or, ce sont elles qui risquent de payer le prix fort d’une normalisation trop rapide avec un pouvoir islamiste.

Ensuite, la question des explosions à Damas. Les bilans divergent : 4 blessés selon NPR, 18 selon The Sun Chronicle. Aucune source ne précise la nature de l’attaque. Est-ce un attentat des derniers fidèles d’Assad, une action de groupes djihadistes rivaux, ou une opération de déstabilisation orchestrée par des puissances étrangères ? Le silence sur ce point est révélateur : il montre que la situation sécuritaire en Syrie reste extrêmement volatile, et que la visite de Macron s’est déroulée sous haute tension.

Enfin, l’absence de transparence sur les contrats économiques. Les allusions à des « contrats portuaires » pour la France ne sont pas confirmées par des sources officielles. Il est possible que Paris cherche à négocier des accords dans l’ombre, sans débat public. Ce manque de transparence nourrit le soupçon d’un marchandage où les intérêts économiques priment sur les principes démocratiques.

Un pari diplomatique aux conséquences incertaines

La visite de Macron à Damas est un pari risqué. D’un côté, elle offre à la France une fenêtre d’opportunité pour regagner une influence régionale, décrocher des contrats et tenter de résoudre la crise migratoire. De l’autre, elle légitime un pouvoir issu du djihadisme, fragilise les minorités syriennes et envoie un signal inquiétant aux opposants politiques et aux défenseurs des droits humains.

Le temps dira si ce pari est payant. Mais une chose est sûre : la politique étrangère française, longtemps présentée comme « morale » et « humaniste », montre ici son vrai visage, celui d’un réalisme pragmatique où les intérêts économiques et géopolitiques priment sur les principes. Pour les Syriens qui ont cru en la France, cette visite est une douche froide. Pour les dirigeants européens qui hésitent encore, elle est un précédent. Et pour le nouveau pouvoir syrien, elle est une consécration. Le grand retournement géopolitique est en marche. Reste à savoir s’il profitera aux peuples ou aux puissances.

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