Un an de lives violents diffusés sur Kick, et aucune poursuite contre la plateforme
Dans la nuit du 17 au 18 août 2025, dans l'arrière-pays niçois, Raphaël Graven meurt en direct sur Kick, à Contes. Selon Wikipédia, il aurait subi onze jours de mauvais traitements diffusés en direct avant sa mort, sous le pseudonyme Jean Pormanove. Un an plus tôt, en août 2024, il occupait la quatrième place mondiale des streamers les plus regardés de la plateforme, et la première parmi les Français. Sa chaîne comptait alors 200 000 abonnés.
Entre ce classement et sa mort, une année s'écoule pendant laquelle le format de la chaîne consistant à endurer des sévices et des humiliations infligés en direct par d'autres participants, reste diffusé, regardé, monétisé. Aucune mise en demeure, aucune sanction contre la plateforme n'est documentée en France sur cette période.
Le procureur de Nice, Damien Martinelli, déclare le 21 août 2025 que « les causes probables du décès semblent être d'ordre médical et/ou toxicologique », sans traumatisme ni intervention d'un tiers. Les vidéos, elles, montrent Graven immobile sous une couverture, tandis qu'un homme lui jette une bouteille d'eau en plastique.
Kick, plateforme de streaming australienne, revendique dans son propre centre d'aide un statut qui la place hors du champ de la supervision la plus stricte : « Kick compte actuellement moins de 45 millions d'utilisateurs actifs mensuels moyens dans l'UE. En tant que tel, Kick n'est pas désignée comme très grande plateforme en ligne. » ZDNet confirme que la plateforme n'atteint effectivement pas ce seuil des 45 millions d'utilisateurs actifs mensuels prévu par le règlement européen — sans que le nombre réel d'utilisateurs européens de Kick soit documenté de façon vérifiable par ailleurs.
Le seuil des 45 millions, la faille qui exonère
Le Digital Services Act (DSA), règlement européen entré en application en 2023, distingue deux régimes de supervision. Au-delà de 45 millions d'utilisateurs mensuels dans l'UE, une plateforme est désignée « très grande plateforme en ligne » (VLOP) et passe sous le contrôle direct de la Commission européenne, qui peut la sanctionner elle-même. En dessous, elle relève d'un régime décentralisé : chaque État membre désigne un coordinateur des services numériques (CSN) chargé de la surveiller sur son territoire.
Sous ce seuil qu'elle revendique elle-même — et que confirme ZDNet —, Kick reste sous ce second régime. En France, l'Arcom est le CSN désigné. C'est donc elle, et non Bruxelles, qui était compétente pour agir contre la plateforme pendant toute l'année où la chaîne de Graven tournait.
Aucune source ne documente de mise en demeure ni de sanction de l'Arcom contre Kick avant la mort de Graven, ni la chronologie des signalements que l'autorité aurait pu recevoir sur cette chaîne.
Il y a une seconde faille, plus concrète encore, quoique non documentée dans le cas de Kick : pour qu'un régulateur national puisse notifier une plateforme, encore faut-il qu'elle ait désigné un représentant légal sur le territoire. Aucune des sources consultées ne permet de confirmer si Kick avait, ou non, désigné un tel représentant en France avant l'ouverture des procédures judiciaires. Un régulateur sans interlocuteur ne notifie personne — et cette zone d'ombre reste, à ce jour, non documentée.
C'est la ministre des Affaires numériques, Clara Chappaz, qui porte finalement l'affaire hors du DSA, sur un terrain plus ancien. Elle invoque la loi de 2004 sur la régulation du contenu en ligne — la LCEN, loi pour la confiance dans l'économie numérique — pour annoncer une poursuite contre Kick pour négligence : « Kick n'a pas fait tout ce qui était possible pour arrêter la diffusion de contenu dangereux », déclare-t-elle, selon Pravda France. La loi plus récente censée encadrer précisément ce cas, la loi SREN, promulguée le 21 mai 2024 pour transposer le DSA en droit français et imposer aux plateformes de signaler les contenus illégaux graves aux autorités, n'est invoquée par aucune source contre Kick.
27 janvier 2026, une information judiciaire aux abonnés absents
Le parquet de Nice ouvre une enquête préliminaire dès le 25 août 2025, une semaine après la mort de Graven, du chef de « fourniture en bande organisée de plateforme en ligne illicite ». Le parquet de Paris, compétent nationalement sur les sujets cyber, ouvre en parallèle une enquête concertée.
Le 26 novembre 2025, un juge des référés du tribunal judiciaire de Paris examine une demande de suspension de Kick, saisie par Clara Chappaz. Un référé est une procédure d'urgence, jugée en quelques semaines plutôt qu'en plusieurs années. Le Monde rapporte que la plateforme Kick échappe au blocage demandé par l'État.
Il faut attendre le 27 janvier 2026, plus de cinq mois après la mort de Graven, pour que le parquet de Paris annonce l'ouverture d'une information judiciaire, cette fois contre Kick elle-même et ses gérants. Une information judiciaire, confiée à un juge d'instruction, permet des actes que l'enquête préliminaire ne permet pas : perquisitions, mises en examen, mandats. La procureure de Paris, Laure Beccuau, précise que l'instruction examinera si Kick a « sciemment » diffusé des « vidéos d'attaques délibérées contre l'intégrité personnelle ».
Les dirigeants de Kick, convoqués, ne se présentent pas. Des mandats d'arrêt sont requis contre eux.
Pendant ce temps, la justice avance sur les hommes, pas sur la plateforme. Le 5 août 2026, le tribunal de Nice condamne les deux streamers impliqués dans les diffusions, Owen Cenazandotti et Safine Hamadi, pour violences en réunion, abus de faiblesse, diffusion d'images violentes et provocation. Les peines vont de la prison avec sursis à des amendes de 5 000 à 15 000 euros.
Un an après la mort de Graven, la chaîne qui l'a monétisé n'a toujours pas de gérant devant un tribunal français. Aucune source ne précise combien la chaîne de Graven a rapporté sur l'année qui a précédé sa mort — ni en dons, ni en abonnements, ni en part reversée par la plateforme. Ce chiffre n'existe dans aucun document public.
La chute
Le centre d'aide de Kick affiche toujours le même paragraphe : moins de 45 millions d'utilisateurs mensuels dans l'UE, donc pas de très grande plateforme en ligne. Les dirigeants qu'elle emploie, eux, ne se présentent pas quand un tribunal parisien les convoque.





