Voter pour qui, voter pour quoi?

Opinon d'Alexis Poulin

Je m’appelle Christine, j’ai 43 ans et je suis aide-soignante. Le manque de moyens humains et financiers, la pression des autorités hospitalières ne me permettent plus d’accompagner les patients parfois confrontés à un grand dénuement social et affectif, dans des conditions dignes. Je suis épuisée.

Je m’appelle Mo, j’ai 21 ans et je suis étudiant. Chaque semaine, les contrôles policiers me rappellent que je suis « un bamboula » avant d’être un citoyen.

Je m’appelle Halima, j’ai 37 ans, je suis caissière dans une grande enseigne. La direction nous oblige à travailler des heures en soirées et parfois le dimanche. J’élève toute seule mon petit garçon de 5 ans et je suis obligée de me débrouiller pour le faire garder. Je passe 1h30 dans les transports chaque jour et je n’arrive pas à nouer les deux bouts à la fin du moi.

Je m’appelle Alexis, j’ai 42 ans. Je fais le grand écart entre les deux pans de la fracture sociale. Aujourd’hui j’ai peur pour moi mais aussi pour Christine, Mo, Halima et les milliers d’autres pour qui l’ascenseur social a commencé une descente.
La semaine passée, nous honorions la mémoire de Dimitris Christoulas, retraité sans histoire, qui se donna la mort face au Parlement sur la place Syntagma à Athènes, dans un dernier geste de résistance pour dénoncer l’inéluctable précarité sociale à laquelle lui et ses concitoyens étaient condamnés.

Bien sûr, la France n’est pas la Grèce, mais au-delà des scandales et petites phrases de ces derniers mois, il semble qu’à de notables exceptions à gauche, les principaux candidats aient définitivement enterré la fonction protectrice de l’Etat au nom de la réalité économique. On a rappelé à nombre de citoyens et principalement les plus précaires, la nécessité de faire des efforts en raison d’intérêts supérieurs : la dette, la crise, l’Europe, l’emploi à tout prix (surtout le plus bas) mais rarement on ne leur a donné une raison d’espérer un avenir meilleur.
Ce discours pose deux problèmes majeurs. Tout d’abord, il sous-tend la responsabilité individuelle et collective face aux difficultés budgétaires de l’Etat et par-delà il fait l’impasse sur les décisions erratiques des derniers gouvernements en matière sociale et économique.
Aujourd’hui, on promet aux classes populaires d’oublier leur misère devant un film de propagande anti-Rom. L’image est facile mais elle caricature à peine la dérive dans l’acceptation de propos racistes et poujadistes qui ont émaillé cette campagne. Le coupable est désigné : c’est l’étranger, l’assisté le SDF ou le fonctionnaire.

Mais si le principal responsable de la soudaine faiblesse de notre contrat social vieillissant, était tout autre, n’avait pas de nom, et pas d’incarnation, comme le disait François Hollande ? Des créanciers anonymes, dont 64% non résidents qui détiennent la dette de l’Etat. Car la dette, à qui profite-elle ? A nous tous lorsque l’Etat s’endette, mais surtout aux créanciers, fonds de pensions, assureurs, banques françaises et fonds internationaux lorsque l’Etat rembourse à coup de coupes budgétaires et d’économies de moyens.

Vous entendrez encore en ces derniers jours de campagne les éditorialistes inquiets des programmes dangereux et irréalistes, qui vont creuser la dépense publique de façon irraisonnée. Chacun d’entre eux s’abstient d’annoncer les chiffres alarmants du taux de suicide en Grèce et en Espagne, depuis la mise en place de ces politiques de spoliation des plus pauvres. Rappelons-le encore pour les électeurs indécis et à la mémoire courte, l’austérité, c’est la souffrance des plus faibles, une société atomisée et éparpillée aux extrêmes. L’austérité, ce n’est pas un « effort », non, pour certains c’est purement et simplement une condamnation à mort.

Le deuxième écueil réside dans la notion du contrat. Pour qu’un contrat social puisse s’établir entre un citoyen et la puissance étatique, il faut que les deux parties s’engagent à respecter leurs obligations respectives. Or, on peut réellement s’interroger sur la manière dont la puissance publique remplit les siennes par rapport à une frange importante de la population, plongeant ainsi dans une course aux extrêmes les citoyens, incapables de s’imaginer un destin commun.

L’Etat protège, il n’est pas une produit financier estampillé AAA comme une andouillette sur les marchés. Que les candidats qui souhaitent « redresser » le pays se pose la question de leur responsabilité passée avant de venir briguer un énième mandat pour finir dans une apocalypse économique où le service public ne sera plus qu’un lointain souvenir des Trente Glorieuses. La doxa libérale est devenue un mantra vide qui permet à certains de vendre un avenir radieux, omettant que l’égalité des chances est un prérequis dans le pacte républicain et que les chanceux d’aujourd’hui peuvent devenir les perdants de demain. Divorce, faillite, maladie… chacun d’entre nous devra peut-être un jour s’appuyer sur la solidarité collective pour faire face à l’accident de parcours. La solidarité et l’empathie ne sont pas de rances reliques réservées à l’extrême gauche ou aà la misérécorde religieuse, elles constituent les fondements du contrat républicain.
Critique des médias, crise financière, stigmatisation des populations immigrées, retour d’un discours de la morale et du besoin de chefferie, emiettement de la gauche progressiste et oligarchie aux abois : tous les ingrédients sont réunis pour assurer à l’Europe un nouveau moment fasciste, le nier est criminel, faire campagne sur la colère est irresponsable et démissionner face à la montée de ces nouvelles idées nauséabondes est indigne.

Je n’ai pas la légitimité ni l’autorité de donner des consignes de votes mais demain, si nous n’y prenons pas garde, cette élection présidentielle sera la scène de la dernière représentation de Rhinocéros. Le casting est mauvais, le public fatigué et la critique est payée par le propriétaire du théâtre.

Au premier tour, ce sera le lever de rideau, trois coups de matraque sur la tête pour signifier le début de l’acte. Puis au deuxième tour, la salle sera silencieuse et interdite, les comédiens viendront prendre les bravos muets en plein cœur. Et puis il nous faudra quitter le théâtre, et eux la scène.

Le lendemain, on ira au bureau ou à l’usine, certains légers et rassurés d’avoir vu un si beau spectacle et les autres sidérés par une si piètre mise en scène.

Après le spectacle, retour au réel, ce sera plus difficile encore pour Mo, Christine, vous et moi. Il faudra encore 5 ans avant la prochaine représentation. Le titre aura changé, les budgets de la production auront été affectés par la baisse des subventions, les spectateurs seront moins nombreux.

Ne l’oublions derrière cette mise en scène triste et fatiguée, il y a des vraies personnes, des destins, des vies minuscules qui affrontent une réalité quotidienne, qui n’est pas le fruit d’une idéologie, mais un combat oridnaire contre la misère, avec le lot de violence et de souffrance qu’elle charrie. Pour eux, pour nous tous, il est encore temps d’empêcher la machine de dérailler, de donner nos voix aux candidats susceptibles de garantir des conditions de vie dignes pour le plus grand nombre et dans le respect des valeurs républicaines.

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