Ce canal s'inspire d'une ligne téléphonique militaire installée en 2008, que la Chine a déjà refusé d'utiliser en 2023. Pendant ce temps, Pékin contournerait l'embargo sur les puces via des serveurs loués en Asie.
Le « mécanisme » IA offert à Pékin se limite à des notifications d'incidents, quand Washington prépare des restrictions sur le cloud
Dimanche 20 septembre, dans le hall du siège de JPMorgan Chase à Manhattan, après huit heures de discussions avec le vice-premier ministre chinois He Lifeng, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a annoncé aux journalistes ce que Washington venait de proposer à Pékin en matière d'intelligence artificielle.Dans le hall du siège de JPMorgan Chase, à Manhattan, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a annoncé aux journalistes, dimanche 20 septembre, à l'issue de huit heures de discussions avec le vice-premier ministre chinois He Lifeng, que les États-Unis avaient proposé un « mécanisme de notification » pour les incidents liés à l'intelligence artificielle susceptibles d'affecter la sécurité nationale. « Nous voulons une vision partagée des objectifs communs et des menaces communes », a dit Bessent aux journalistes après les discussions avec le vice-premier ministre chinois He Lifeng à New York. Il a ajouté que, comme pour toute activité transfrontalière, passer de l'opacité à davantage de transparence entre la première et la deuxième puissance mondiale de l'intelligence artificielle était très important.
Le mot « mécanisme » désigne ici un canal d'alerte, rien de plus. Les deux parties ont évoqué la mise en place d'un nouveau dialogue américano-chinois sur l'IA, centré sur les préoccupations de sécurité nationale, avec un système de notification pour les objectifs et menaces communs, couvrant les incidents liés à l'IA qui atteignent un niveau de sécurité nationale. Aucune vérification indépendante, aucun mécanisme de sanction en cas de non-respect n'apparaît dans les comptes rendus disponibles. Et il y a ce que Washington a explicitement écarté de la table : le représentant américain au Commerce Jamieson Greer a précisé que les contrôles à l'exportation sur les puces d'IA sophistiquées et les équipements de fabrication de semi-conducteurs n'étaient pas à l'ordre du jour des discussions sur ce mécanisme.
Côté chinois, la prudence est encore plus nette. Un compte rendu chinois publié par Xinhua, l'agence de presse officielle, n'a pas mentionné la proposition américaine, indiquant seulement que les deux parties avaient discuté d'IA. Pékin n'a pas dit non. Pékin n'a simplement rien dit de précis.
De Woodside à Pékin sans texte
Ce nouvel épisode n'est pas le premier. En novembre 2023, à Woodside, Joe Biden avait annoncé que les deux pays allaient réunir des experts pour discuter des risques et des pratiques dangereuses ou déstabilisantes liées à l'intelligence artificielle. Un haut responsable américain avait alors précisé que les deux camps étaient « très concentrés » sur les pratiques liées à l'IA jugées dangereuses ou déstabilisantes, sans être prêts à une déclaration commune. Six mois plus tard, à Genève, la première session intergouvernementale sur l'IA se tenait. Comme prévu, la réunion n'a débouché sur aucune décision concrète, aucun livrable, aucune déclaration commune, même si les deux gouvernements se sont dits satisfaits d'avoir pu échanger. Contrairement aux discussions sur le climat, les comptes rendus de la réunion sur l'IA n'ont pas précisé si, ni quand, une prochaine session aurait lieu. Il n'y en a jamais eu. En mai 2026, à Pékin, Donald Trump et Xi Jinping ont relancé l'idée d'une enceinte de consultation sur l'IA. Ce forum n'a jamais été formalisé. Ce qui a été présenté dimanche comme une avancée est en réalité la troisième tentative de faire exister, sur le papier, un dialogue qui n'a jamais produit de texte.
« Aucune vérification indépendante, aucun mécanisme de sanction en cas de non-respect n'apparaît dans les comptes rendus disponibles. »
Le modèle sur lequel s'appuient ces propositions n'est pas un secret. L'Institute for AI Policy and Strategy propose depuis plusieurs mois l'établissement d'un dialogue américano-chinois sur les risques et incidents liés à l'IA, en s'inspirant de mécanismes existants comme l'accord consultatif militaro-maritime. Un lien téléphonique présidentiel a été établi en 1998, puis une ligne téléphonique de défense entre les deux armées a été ajoutée en 2008. Le texte qui en régit l'usage précise que le mécanisme de notification de crise militaire fonctionne sur une base volontaire, dans le but déclaré de normaliser la notification mutuelle d'informations en cas de crise militaire, réduire les risques et renforcer la confiance mutuelle. Volontaire veut dire non contraignant. En février 2023, après qu'un chasseur américain eut abattu un ballon chinois, le secrétaire à la Défense Lloyd Austin a tenté de joindre son homologue par cette ligne. Le ministre chinois de la Défense Wei Fenghe a refusé de prendre l'appel. Lors de la saisie d'un drone sous-marin américain par l'armée chinoise en 2016, la ligne n'avait pas non plus été utilisée. C'est la référence explicite que les promoteurs du nouveau canal AI citent comme modèle.
15 000 processeurs Blackwell loués
Pendant que ce canal de notification se négociait à Manhattan, un autre chantier avançait à Washington, sans lien officiel avec les discussions sur l'IA. Des géants technologiques chinois, dont ByteDance, Alibaba et Tencent, auraient accédé à distance à de la puissance de calcul de puces Nvidia via d'autres pays asiatiques, notamment la Thaïlande, la Malaisie et le Japon. C'est la faille que l'interdiction d'achat direct de puces n'a jamais colmatée : la puce reste hors de Chine, seul l'accès à sa capacité de calcul traverse la frontière par internet. Une start-up chinoise, INF Tech, aurait loué environ 2 300 processeurs Blackwell par l'intermédiaire d'un opérateur télécoms indonésien, pour un contrat d'environ 100 millions de dollars ; Tencent aurait sécurisé l'accès à quelque 15 000 processeurs Blackwell via le prestataire japonais Datasection, pour environ 1,2 milliard de dollars, selon des informations reprises par Tech Times.
Le Bureau of Industry and Security du Département du Commerce prépare un texte pour combler ce vide, et il pourrait le transmettre aux groupes industriels dès septembre, selon la même source. Le problème est que l'autorité légale pour le faire n'existe pas clairement. Une avocate spécialisée en contrôle des exportations chez Baker McKenzie a indiqué qu'il est « largement reconnu » que le Département du Commerce ne dispose pas actuellement d'une autorité claire pour réglementer l'accès distant. Le Congrès avait pourtant anticipé le problème : la Chambre des représentants a adopté le Remote Access Security Act par 369 voix contre 22, un texte qui donnerait au BIS l'autorité explicite de contrôler l'accès distant aux biens soumis aux restrictions à l'export. Le texte a été adopté par la Chambre en janvier mais n'a toujours pas franchi le Sénat. Le règlement pris par le BIS en janvier 2026 pour assouplir l'exportation directe de certaines puces vers la Chine impose déjà, lui, des obligations de vérification des utilisateurs finaux d'informatique en nuage, mais uniquement pour les cargaisons qui passent par une licence, ce qui laisse intact tout le stock de puces déjà installé, légalement, dans des centres de données en dehors de Chine.
Trêve commerciale jusqu'au 10 novembre
L'échéance qui pèse sur l'ensemble de ces tractations tombe le 10 novembre. Avant le sommet de cette semaine, la question est de savoir si Trump et Xi accepteront de prolonger une trêve commerciale fragile qui doit expirer le 10 novembre. Trois sujets ont structuré la réunion de dimanche, le statut de la trêve de Busan, le retard chinois sur ses engagements de livraison de terres rares, et le cadre de garde-fous pour l'IA, et aucun des trois n'a atteint de conclusion formelle au moment où les discussions se sont achevées dimanche soir. Washington aurait proposé une prolongation de six mois, Pékin voudrait une prolongation courant jusqu'à la fin du mandat de Trump. Xi Jinping doit arriver à Washington jeudi pour un sommet d'État.
Bessent a indiqué qu'une nouvelle rencontre sur l'IA pourrait se tenir dans environ deux mois, sans doute à Shenzhen. D'ici là, la ligne de défense téléphonique installée en 2008 continue, elle aussi, de fonctionner sur une base volontaire.





