Aux sacrifiés de l'industrie de la Grande Guerre

La « der des der » a été la dernière guerre des empires européens et la première guerre industrielle. Depuis cent ans, nous n’avons connu que plus de guerres et une paix relative, même en Europe, tant les nouveaux empires perpétuent la logique de la compétition économique à outrance et de la domination coûte que coûte.

Un siècle nous sépare de la grande boucherie, la première guerre mondiale. Guerre d’empires, finale apocalyptique de la révolution industrielle, elle fut un charnier à ciel ouvert pour les enfants européens qui partaient au front. Ils étaient jeunes, gonflés de propagande patriote ou pétrifiés de peur, quand ils n’étaient pas tout simplement innocents et incultes à suivre le mouvement général de sidération collective.

Parmi les survivants, beaucoup ont perdu des membres, un visage ou une âme. Cette guerre devait être la dernière, la « der des der », elle fut le cercueil de la pensée européenne et le chant du cygne des empires occidentaux.

La grande histoire de France oublie un peu vite l’inanité et la cruauté stupide de cette dernière guerre impériale, où les bouchers-en-chef essayèrent de nouvelles armes de destruction massive sur les chairs malléables de trouffions obligés et contraints de prêter le flanc à la mitraille, sous peine d’exécution sommaire.

Jaurès a tout fait pour éviter le pire, mais sa voix en faveur d’une paix internationaliste s’est tue un soir de juillet au café du Croissant, quand un bon patriote décida de l’assassiner pour le bien de la nation. Des mois durant, la presse nationaliste et les ligues de Maurras ou Daudet avaient réclamé sa tête par tribunes et appels au meurtre. Raoul Villain, son assassin, fut acquitté le 29 mars 1919 par onze voix sur douze, certains jurés ayant même estimé qu’il avait rendu service à sa patrie. Humiliation supplémentaire, la veuve de Jaurès fut condamnée à payer les frais du procès.

Le bilan humain de la guerre est accablant : 1,6 millions de français tombés pour la France, 300 000 mutilés de guerre et 1 million d’invalides, 700 000 orphelins et 600 000 veuves.

Le romancier Gabriel Chevallier dresse un tout autre bilan de la guerre dans son livre « La Peur ». Poilu, il fut témoin des stupidités cruelles des tranchées et du commandement à la française. Ni lui, ni son livre n’entreront au Panthéon :

« Je vais te dresser le bilan de la guerre: cinquante grands hommes dans les manuels d’histoire, des millions de morts dont il ne sera plus question, et mille millionnaires qui feront la loi. Une vie de soldat représente environ 50 francs dans le portefeuille d’un gros industriel de Londres, de Paris, de Berlin, de New York, de Vienne ou d’ailleurs. »

Il faut aussi lire l’expérience tragique de Blaise Cendrars, qui laissa un bras sur le champ de bataille, dans « J’ai tué » et « J’ai saigné ». Diptyque du pire où l’auteur raconte le meurtre à la baïonnette de « l’ennemi », gamin allemand paumé, comme lui, dans la boue et son calvaire à l’hôpital militaire ou les nouvelles technologies médicales, firent peu de miracles et beaucoup de martyrs.

Aujourd’hui comme hier, on raille ou on méprise les voix pacifistes, notre économie est d’abord une économie de la vente d’armes et de la compétition entre Etats. Le nationalisme revigoré voudrait nous faire honorer la mémoire de ces héros anonymes tombés pour la France, comme le sacrifice nécessaire à la naissance d’une nation.

Je préfère penser loin des grands principes et des drapeaux, en priorité à ces pauvres gosses effrayés, aux vies minuscules écrabouillées sans pitié par le métal fondu de l’industrie de la guerre et la violence psychopathe des élites d’hier. Ils sont morts pour l’intérêt privé de quelques uns: bénéficiaires des lobbies militaro-industriels, entreprises coloniales de la spoliation et marchands de patriotisme bon marché. La déroute de la pensée européenne a conduit à l’enchainement criminel de la seconde guerre mondiale, tandis que le prix du sang aurait du sceller à jamais notre avenir commun de paix.

Dans la scène finale de « La Montagne Magique » de Thomas Mann, Hans Castorp s’enfonce dans le brouillard de la bataille en chantant dans la langue de Goethe un lied de son enfance. Ils étaient nombreux aussi, de l’autre côté de la ligne à chanter en français, pour se donner du courage.

Le courage, aujourd’hui comme hier, c’est le courage de la paix.

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