Connect with us
Fin de partie

Opinion

Fin de partie

Acte 8, et la vague de gilets jaunes ne connait pas le reflux des marées, c’est devenu une inondation, longue et persistante du tissu social.

A Paris, dans les grandes villes, aujourd’hui encore ils étaient des milliers à vouloir être vus et entendus.

Aucune parole d’autorité, aucune proposition du pouvoir ne semble avoir de prise dorénavant sur le réel. La réalité est celle de la contestation profonde, du rejet d’un ordre établi dans l’intérêt de quelques-uns et du rejet total des sphères classiques d’autorités.

Quelle tristesse de voir un Président debout, hagard, cherchant des mots faux pour faire comprendre que sa politique restera inflexible et se montrant menaçant envers les manifestants qu’il considère comme des minorités violentes. Le rôle d’un président n’est pas d’être un capitaine d’équipe cherchant la victoire mais celui d’un arbitre cherchant la justice. Le choix de la confrontation est de facto une disqualification du rôle de l’institution présidentielle.

Quelle tristesse de voir s’aligner dans le plus grand vide, les interviews et les articles sur les figures de la majorité dans la presse people, essayant de faire comme si de rien n’était, comme si ce mauvais rêve prendrait fin après les fêtes. Hélas, si M. Scrooge comprend ses erreurs dans le conte de Noël de Dickens, les barons LREM n’ont rien compris aux messages de leurs fantômes en jaune.

Quelle tristesse de voir le porte-parole du gouvernement , Benjamin Griveaux, choisir la provocation verbale et la surenchère, jusqu’à voir les portes de son ministère défoncées par la foule en colère. Nul doute que ce geste malheureux engendrera la pire répression de la part d’un pouvoir isolé et en fuite devant ses responsabilités. Est-ce le rôle d’un porte-parole que de mépriser et provoquer une catégorie de la population au bord du gouffre?

Quelle tristesse de voir la ministre des transports quémander auprès des sociétés d’autoroute de repousser la hausse des tarifs que leurs actionnaires attendent tant depuis 2015. Compte tenu de la belle opération que fut pour pour Vinci et Eiffage le rachat de ces concessions, on peut se demander pourquoi les pouvoirs publics sont si faibles dans la négociation.

Par choix, par intérêt, l’Etat s’est donné tout entier aux lobbies depuis une vingtaine d’années, les technocrates de Bercy pensant faire des profits à court terme et les politiques voyant l’occasion de se faire des amis pour toujours.

Hélas la France n’est pas l’Allemagne et nos dirigeants, qui rêvent de lois Hartz, de job centers punitifs, de travailleurs pauvres et résignés par milliers, de foules obéissantes et heureuses, peuvent attendre encore longtemps.

Les commentateurs avisés et les gardiens de l’ordre auront tout fait pour jeter le discrédit sur le mouvement des gilets jaunes. Mal-aimés dès l’origine, puis haïs sans partage, les gilets jaunes représentent le cauchemar de la social-démocratie : des citoyens, qui refusent les règles d’un jeu qui font d’eux les éternels perdants. Ce jeu était pourtant simple, celui du progrès : accepter l’impôt, la privatisation de tous les secteurs de la vie quotidienne, entrer dans la danse du capitalisme financier et accueillir la joie dans son foyer. Ce ne fut pas le cas pour tous, loin de là.

Le rêve américain, les promesses du confort bourgeois : tout ce qui a été un leurre à la croissance des Trente Glorieuses est devenu une mécanique de mort programmée. Non, décidément, le confort n’est pas fait pour les masses, ça coûte un pognon de dingue et c’est anti-écologique. Petit à petit, les promesses d’un avenir meilleur se sont envolées : finie la méritocratie, on peut être chômeur et diplômé, fini le plein emploi, c’est un truc qui va avec le pétrole gratuit, finie l’éducation de qualité pour tous, seule l’élite peut payer son diplôme du ghetto, finie la propriété, le logement est devenu un luxe, tout comme l’alimentation saine et le voyage.

Un seul mot d’ordre pour sauver les meubles : il faut réapprendre aux pauvres ce que c’est que « d’être pauvre », qu’ils retrouvent leur place et ils obéiront. Pour se faire, il faut sacrifier sur l’autel du progrès la classe moyenne et faire entrer la catéchèse du nouveau monde dans les esprits, à coup de matraque.

C’est donc une fin de partie délicate qui se joue en acte, chaque samedi en jaune et depuis plus d’un mois, des refuzniks d’un nouveau genre, résistants de la classe moyenne, contre les bénéficiaires de l’ordre établi, qui n’ont aucun intérêt à le changer, sauf à en tirer un plus grand bénéfice.

Emmanuel Macron, dans ses voeux, faisait état du « capitalisme financier en train de mourir », c’est louable et un peu ridicule aussi. Le capitalisme financier ne meure jamais, comme un mort-vivant, c’est un système simple, qui organise sa survie par la consommation perpétuelle de ressources, et l’acceptation de chaînes de valeurs. La zombie-économie est ce qu’on fait de mieux depuis des années, l’argent n’a plus de valeur matérielle, la production est décorrélée des besoins, et seul compte le profit, à tout prix, parce que l’investissement est porteur d’emplois.

En bon zombies, les politiques ont choisi d’arrêter de réfléchir, pour devenir les nouvelles vestales des marchés financiers. Rien de plus facile en effet que de promettre le bonheur dans l’indice de croissance, sauf qu’il n’est pas là le bonheur (Christophe Maé le cherche encore ailleurs).

La fin de partie se joue à ce niveau-là, pas en France, pas en jaune, pas avec ou contre Emmanuel Macron, c’est une jeune révolution qui prend racine à Wall Street avec Occupy et qui continuera tant que l’injustice sera le programme électoral des partis de façade.

Alors, on peut rester triste devant les chaines d’infos, on peut aussi enfiler son gilet jaune, on peut choisir de construire de nouvelles solidarités, on peut se radicaliser à loisir, on peut aussi faire comme si de rien n’était et attendre la décrue populaire et le pouvoir peut choisir la répression violente.

Mais élu, on ne peut plus faire semblant, et c’est l’occasion ou jamais de changer les règles du jeu. La France est présidente du G20 cette année, un moment idéal pour mener à bien une révolution.

Le dialogue ne passera pas par un débat national scripté par avance dont le seul intérêt est de faire gagner du temps à une majorité exsangue. Si le pouvoir continue de s’enfermer dans le déni, le mépris et dans une bulle de réalité alternative, cette attitude risque d’amener la radicalisation tant attendue, à l’image de l’évacuation catastrophique de Benjamin Griveaux de son ministère.

Alexis Poulin
Written By

Co-fondateur du Monde Moderne, entrepreneur dans le secteur des médias, Alexis a travaillé pour des ONG, des entreprises et des institutions publiques. Alexis est expert en affaires européennes et travaille entre Paris et Bruxelles. Alexis est régulièrement invité sur ARTE TV, France 24 TV, France Info, EuroNews et RCF radio.

Click to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Monsanto Monsanto

Vietnam: la guerre n’est pas finie

Écologie

affiche élection européenne LREM affiche élection européenne LREM

L’extrême droite, unique programme de la macronie

Opinion

Le CNPC au placard

Écologie

Zelensky

Opinion

Le progressisme est le pire des populismes Le progressisme est le pire des populismes

Le progressisme est le pire des populismes

Opinion

Pendant que les champs brûlent

Opinion

Younous Omarjee Younous Omarjee

On en parle… avec Younous Omarjee

Émission Le Monde Moderne

le-philosophe-alain-finkielkraut-pris-a-partie-par-des-gilets-jaunes-a-paris-le-16-fevrier-2019_6153114 le-philosophe-alain-finkielkraut-pris-a-partie-par-des-gilets-jaunes-a-paris-le-16-fevrier-2019_6153114

Le dernier sacrifice d’Alain Finkielkraut

Opinion

Bonne année (ou presque…)

Opinion

violences policières violences policières

Marqués à vie par les violences policières

Opinion

Connect
Newsletter Signup