Le candidat, figure déclinante de l'orgie républicaine

Opinion d'Alexis Poulin

Enfin, la primaire de la droite et du centre touche à sa fin et Emmanuel Macron met fin au suspens, il devient candidat et entre officiellement dans le Game 2017.

Qui sont ces gens, candidats plus ou moins permanents, certains depuis plus de 20 ans, prononçant le même discours « la France va mal » devant des journalistes complaisants, qui ont vraisemblablement oublié ce qu’était leur métier, avant de devenir animateurs pour club du 3e âge ?

Le candidat, c’est une espèce à part, séparée du troupeau humain par l’enjeu de l’élection. Un candidat, tel un héros tragique, a vocation à devenir l’élu, représentant des hommes et régissant leur monde par la loi.

Mon amie, la réalisatrice Clémence Demesme avait proposé ce court montage il y a peu « Orgie républicaine » sur un discours du candidat Hollande. Un film qui juxtapose les mots du candidat sur les images d’une femme sous la douche. Car l’électeur est ainsi, pris sous le flot de paroles, inondé de mots dans une campagne où les réalités sont mises à mal et les enjeux stimulés par l’imagination des foules sentimentales.

Que de fièvre, de force et d’envie dans la bouche du candidat alors, le choix « entre la peur et l’espoir, entre la résignation et le sursaut, entre l’agitation et le changement ». Cinq ans après, cet homme qui proposait le changement a disparu, il est un président dont la cote de popularité stagne à 4 % d’opinions favorables, alors que son bilan est positif en de nombreux points. Mais où est passé le candidat de 2012 ? Est-ce que ce président impopulaire et ce candidat enflammé sont bien un seul et même homme ?

Avec la victoire de Trump, le changement se fait dans la violence et l’exubérance, avec le Brexit, dans la peur et la résignation. Quatre ans séparent ces deux moments et ont transformé le candidat en président.

Pour grandir collectivement, il nous faut en finir avec cette orgie républicaine, réservée à quelques acteurs.

La figure du candidat est vouée à disparaître sitôt l’élection gagnée, elle symbolise le jeu politique dans une posture théâtrale et symbolique, mais finalement limite le débat, tout en poussant à une montée des extrêmes. Les bons candidats sont par définition des figures coupées du réel, ils doivent “vendre du rêve”, “faire vibrer” et pousser les foules à l’ivresse et transformer leur histoire personnelle en un destin collectif. Un candidat honnête, qui dénonce ses limites et ses faiblesses, n’a aucune chance de victoire (Lionel Jospin en fit l’amère expérience lors du scrutin de 2002).

Sitôt la victoire du Brexit, son plus ardent défenseur, Nigel Farage a démissionné de la tête de son parti, Trump, après sa formidable campagne, s’est retrouvé en vainqueur d’un jeu auquel il ne croyait pas initialement. En bons candidats, ils étaient conscients de leurs mensonges et la partie une fois élus serait bien plus difficile que l’ivresse de la campagne.

Sommes-nous encore tant attachés à la figure du candidat ?

À en croire la couverture des débats de la primaire et de la candidature d’Emmanuel Macron, oui, les citoyens français ont besoin de cette mise en scène et de cette lutte d’un homme ou d’une femme contre les autres.

Le candidat est aussi un produit utile : la bataille des égos permet aux entreprises de presse de vendre plus, de capter l’attention devant la mise en scène du combat prométhéen. Le discours du candidat devient une feuille de route imaginaire, les idées sont délaissées au profit des sentiments et la figure providentielle en vient à s’attaquer aux menus de la cantine plutôt qu’aux inégalités sociales.

Au regard des standards internationaux, la France va très bien : un déficit maîtrisé, une croissance terne, mais persistante, un système de protection sociale à flot, que tous nous envient. Alors faute de programme et d’idées, on met sur la table du français moyen le trop d’impôts, trop de voiles, trop de vacances… Ce ne sont pas de vrais problèmes.

La France travaille, innove, se dépasse et avance, loin et sans ces mendiants de la République, qui sont maintenant bien seuls dans leur jeu puéril, qui vise à devenir le chef de la cour de récrée.

Que Jean-François Copé révise les prix des pâtisseries, je ne lui confierais jamais la gestion d’une boulangerie ou d’une sandwicherie Kebab, en 3 mois c’est la fermeture sanitaire et administrative. Concernant les grands donneurs de leçons que sont Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, du haut de leur stature d’hommes d’État, quelles sont leurs compétences pour prétendre « redresser la France » ?

La limite du candidat est la nôtre : on ne peut pas demander à une seule personne d’avoir réponse à tout, de prévoir dans un grimoire de 1 000 pages les 5 prochaines années, d’être omniscient et omniprésent. Conscients du jeu, il est possible à tous de continuer d’invoquer plein emploi et croissance comme les dernières formules magiques de leur action surnaturelle.

Les partis sont dépassés, oh eh la gauche, perdue depuis mai 2012. On recherche toujours le parti socialiste, le changement de nom de l’UMP pour devenir LR n’a pas fait oublier les affaires et l’équipe de collégiens sur le retour qui dirigent ce Titanic de la politique. Et pourtant, il y a un parti, qui de vers est devenu un papillon nuisible, le Front National. Réussissant là où les autres ont échoué : unité derrière un candidat unique, renouvellement des cadres, plasticité des idées pour entrer dans la course comme un outsider possible, et non plus comme la menace qu’il demeure pour notre démocratie.

Faut-il se résigner devant l’avènement des candidats populistes et de son corolaire, l’idiocratie ?

Non, je ne crois pas, bien au contraire, celle-ci est en train de mourir de sa belle mort et nous en vivons les derniers feux. C’est à la fois une question de génération et de vitesse. L’enjeu aujourd’hui est la forme que prendra la démocratie dans une dizaine d’années.

On ne vote déjà plus que par lassitude et pour empêcher le pire, mais demain, voterons-nous encore ? Oui ! et davantage et sans doute serons-nous beaucoup plus exigeants sur le personnel politique, parce que ce personnel politique, ce sera nous tous et non plus une figure fantasmée de sauveur public. Nous n’acceptons plus la complaisance et le pantouflage, comme l’Europe de Barroso l’a érigé en règle. Bien sûr, l’Europe est plus que jamais nécessaire, mais pas cette Europe de techniciens de la dérégulation, contents de leurs statuts et de leurs petits arrangements avec les lobbies.

Sifflons la fin de l’orgie républicaine : fini, les candidats professionnels, incapables et jamais responsables, mais place aux candidats citoyens, aux équipes plurielles et aux solutions.

Nuit debout a été un révélateur du besoin de parole, et de reprise collective du débat public, malgré son échec dans le militantisme. Ma voix, propose à chacun de devenir candidat et d’apprendre les rudiments du métier d’élu, Voxe, laprimaire.org, democratieouverte.org avec #placetodo et d’autres acteurs de la civic Tech française proposent un nombre d’outils pour permettre au débat de redevenir un débat d’idées et de solutions.

Julien Letailleur, est un candidat virtuel, la somme de tous ses soutiens, qui fait la course pour la présidentielle en évitant l’écueil de l’homme providentiel, pour permettre aux idées, enfin, de prendre le devant de la scène.

Maintenant, pour réussir ce pari de l’optimisme, de la responsabilité et de l’intelligence, il faut aussi des médias capables de jouer le jeu, de se désintéresser des bonimenteurs et des voltigeurs de la parole publique, pour vraiment parler des problèmes et des solutions et reléguer les candidats à leur jeu cynique de poker menteur. Il nous faut aussi sortir de notre long sommeil de citoyens-spectateurs pour devenir les acteurs du renouveau, et les outils et les solutions sont d’ores et déjà disponibles.

Je fais ce pari.

2017 n’est que le début du XXIe siècle et certainement pas la fin du monde.

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