Le Sénat a adopté le 1er juillet 2026, par 183 voix contre 129, la réintroduction dérogatoire de deux insecticides dangereux pour les abeilles : l’acétamipride et le flupyradifurone. Intégrée par amendement dans la loi d’urgence agricole, cette décision marquait un renoncement majeur aux engagements environnementaux de la France, pourtant pionnière dans l’interdiction des néonicotinoïdes en 2018. Hier, les députés ont confirmé ce choix en adoptant le texte en seconde lecture, par 296 voix contre 224, malgré l’opposition affichée du gouvernement. Entre pressions des filières betteravière et arboricole, contestation des ONG et résignation de l’exécutif, ce vote ravive un conflit frontal entre logique de court terme et protection des écosystèmes.
Un retour en force des « tueurs d’abeilles »
L’acétamipride est un néonicotinoïde interdit en France depuis 2018, avant même l’échéance européenne, en raison de sa toxicité avérée pour les pollinisateurs. Le flupyradifurone, bien que classé comme un « buténolide », agit sur le même mécanisme neurotoxique que les néonicotinoïdes et a été autorisé en Europe depuis 2015. Selon une évaluation européenne révélée par l’ONG Générations Futures le 16 juin 2026, cet insecticide présente un « risque inacceptable pour les abeilles solitaires », une catégorie cruciale pour la pollinisation des cultures sauvages et de certaines productions fruitières.
Les deux substances sont désormais sur le point d’être réautorisées en France, via une dérogation qui concernerait les betteraves, les pommes, les cerises et les noisettes, d’après les informations du JSL (17 juin 2026). Le mécanisme est simple : un amendement déposé par le sénateur Laurent Duplomb (LR) au projet de loi d’urgence agricole permet au gouvernement de délivrer des dérogations « pour une durée limitée » en cas de menace sanitaire grave et d’absence d’alternative. Un cadre juridique que le Conseil constitutionnel avait déjà censuré en août 2025, en annulant la « loi Duplomb » – un texte visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur – pour absence de garanties suffisantes au regard de la Charte de l’environnement.
Le spectre de la censure constitutionnelle
Cette première tentative de réintroduction, portée par la « loi Duplomb », avait été annulée par les Sages pour absence de garanties suffisantes. Le nouveau texte, déposé le 30 janvier 2026 sous le nom de « Duplomb 2 », tente de répondre à cette critique en encadrant plus strictement les conditions de la dérogation : durée maximale de trois ans, obligation de justifier de l’absence d’alternative efficace, et suivi des impacts environnementaux. Mais pour les associations, ces garde-fous restent insuffisants.
« Le gouvernement et le législateur jouent avec le feu », estime François Veillerette, porte-parole de Générations Futures. « L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a estimé que le flupyradifurone présente un risque élevé de dépasser le seuil de qualité de l’eau potable. Autoriser ces molécules, c’est accepter une contamination durable des nappes phréatiques, en plus de la destruction des pollinisateurs. »
L’ONG a obtenu des documents internes de la Commission européenne montrant que l’évaluation scientifique conclut à un « risque inacceptable » pour les abeilles solitaires, une donnée que la France aurait dû prendre en compte dans le cadre du principe de précaution inscrit dans la Constitution. Or, selon Vert (1er juillet 2026), l’EFSA a également relevé que le flupyradifurone présente un « risque élevé de dépasser » le seuil de qualité de l’eau potable fixé par la directive européenne.
La pression des filières en difficulté
Les partisans de la réintroduction, menés par le sénateur Duplomb, justifient leur position par une nécessité économique impérieuse. « Les betteraviers français sont confrontés à une pression parasitaire croissante, notamment la jaunisse de la betterave, transmise par des pucerons », explique un communiqué de la FNSEA, le principal syndicat agricole, cité par Les News (6 juillet 2026). « Sans ces insecticides, les rendements chutent de 30 à 50 %, et les producteurs ne peuvent pas rivaliser avec leurs concurrents allemands, polonais ou belges, qui utilisent ces molécules légalement. »
Cette distorsion de concurrence est l’argument central des défenseurs du texte. « On interdit en France ce que nos voisins utilisent, et on importe ensuite des betteraves traitées avec ces mêmes pesticides », dénonce Laurent Duplomb dans une intervention au Sénat rapportée par Public Sénat (9 juin 2026). « Ce n’est ni écologique, ni économique. C’est une hypocrisie française. »
Les filières arboricoles (pommes, cerises, noisettes) avancent des arguments similaires. Le carpocapse, un papillon dont les larves ravagent les fruits, est devenu résistant à plusieurs traitements biologiques, et les producteurs estiment que le flupyradifurone est la seule alternative efficace à ce stade. « On nous demande de réduire les pesticides, mais on ne nous donne pas les moyens de le faire », résume un producteur de noisettes du Lot-et-Garonne interviewé par Agrispot (26 mai 2026).
Le gouvernement pris en tenaille
Le gouvernement, par la voix du ministre délégué à la Transition écologique Mathieu Lefèvre, s’est pourtant opposé à cette réintroduction dans le cadre de la loi d’urgence. « Nous préférons un débat parlementaire spécifique plutôt qu’une mesure d’exception dans un texte d’urgence », a-t-il déclaré le 10 juillet 2026, selon Internet Bourges. « Le gouvernement déposera un amendement pour supprimer cette possibilité. »
Mais cette opposition affichée cache un embarras politique. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, auditionnée le 9 juin 2026 par la commission des Affaires économiques du Sénat, a exprimé sa crainte que cette mesure ne compromette l’adoption globale du texte de loi, selon Public Sénat. Une position symptomatique d’un exécutif tiraillé entre la pression des filières agricoles, la contestation des ONG et les engagements européens.
Hier, après le vote des députés, la ministre de la Transition écologique, Élise Barbut, a réagi dans un communiqué cinglant, rapporté par France Info. « Ce vote est une claque pour la biodiversité et un reniement de nos promesses climatiques », a-t-elle déclaré. « Le gouvernement avait pourtant clairement exprimé son opposition. Les députés ont choisi de faire primer les intérêts immédiats de quelques filières sur la santé publique et l’avenir de nos écosystèmes. » Barbut a annoncé que l’exécutif saisirait le Conseil constitutionnel pour vérifier la conformité du texte à la Charte de l’environnement, une menace qui plane depuis le début des débats.
Car la France, si elle réautorisait ces molécules, se retrouverait en contradiction avec ses propres objectifs du plan Écophyto, qui vise une réduction de 50 % des pesticides à l’horizon 2030. Elle prendrait également le risque d’une procédure contentieuse devant la Cour de justice de l’Union européenne, si la Commission estimait que la dérogation n’est pas justifiée par une « menace sanitaire grave » au sens du règlement européen.
Une pétition à deux millions de signatures
La contestation citoyenne est massive. Une pétition contre la réintroduction de l’acétamipride a recueilli deux millions de signatures sur le site de l’Assemblée nationale, selon Le JDD (30 juin 2026). Un record qui témoigne de l’inquiétude de l’opinion publique face à la régression environnementale.
« Les Français ne veulent pas revenir en arrière », commente un porte-parole de l’association Agir pour l’Environnement. « Ils ont soutenu l’interdiction des néonicotinoïdes en 2018, et ils voient aujourd’hui leurs élus les réintroduire par la petite porte. C’est un déni de démocratie. »
Les scientifiques ne sont pas en reste. Une tribune publiée dans Le Monde le 5 juillet 2026, signée par 150 chercheurs en écologie et en toxicologie, alerte sur « les conséquences irréversibles » de cette réintroduction. « L’acétamipride et le flupyradifurone ne sont pas des insecticides “doux” », écrivent-ils. « Ils contaminent les sols, l’eau, et s’accumulent dans les chaînes alimentaires. Leur impact sur les abeilles domestiques et sauvages est documenté depuis des années. Les autoriser, c’est sacrifier la biodiversité pour des gains économiques à court terme. »
Des alternatives existent-elles vraiment ?
Les défenseurs de la réintroduction affirment qu’aucune alternative efficace n’est disponible pour les cultures concernées. Mais cette affirmation est contestée par les agronomes et les ONG. « Il existe des solutions de biocontrôle, comme les champignons entomopathogènes, les nématodes ou les phéromones de confusion sexuelle », explique un rapport de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) daté de 2025, cité par Générations Futures.
La confusion sexuelle, qui consiste à saturer l’air de phéromones femelles pour empêcher les mâles de trouver les femelles, est déjà utilisée avec succès dans les vergers de pommiers en France et en Italie. Pour la betterave, des variétés tolérantes à la jaunisse sont en cours de développement, et des techniques de semis sous couvert végétal permettent de réduire la pression des pucerons.
« Le problème, c’est que ces alternatives demandent du temps, de la formation et des investissements », reconnaît un ingénieur agronome du réseau CIVAM (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural). « Les agriculteurs sont sous pression économique, et ils choisissent la solution la plus simple et la moins coûteuse à court terme. Mais c’est un cercle vicieux : plus on utilise ces insecticides, plus les ravageurs deviennent résistants, et plus on en a besoin. »
Un calendrier législatif encore incertain
Le texte adopté par le Sénat et confirmé par l’Assemblée nationale doit encore être promulgué, mais le gouvernement a déjà annoncé son intention de saisir le Conseil constitutionnel. « Nous ne laisserons pas passer une loi qui bafoue le principe de précaution », a insisté Élise Barbut, citée par Le Monde ce matin. Si les Sages censurent le texte, le processus législatif pourrait être relancé, mais le calendrier agricole, lui, ne peut pas attendre. Les dérogations, si la loi est validée, pourront être délivrées dès la saison agricole 2027. Les premiers traitements pourraient concerner les betteraves au printemps, puis les arbres fruitiers à l’été. Un calendrier qui affole les apiculteurs, déjà confrontés à des mortalités records de leurs colonies.
« Chaque année, nous perdons 30 % de nos abeilles en France », alerte un porte-parole de l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF). « Autoriser à nouveau ces poisons, c’est condamner une partie de nos ruchers. Et sans abeilles, pas de pollinisation, donc pas de fruits, pas de légumes. C’est une logique suicidaire. »
Conclusion : un test pour la crédibilité écologique de la France
Ce vote des députés, confirmant celui du Sénat, est bien plus qu’une simple mesure technique. Il constitue un test grandeur nature de la capacité de la France à tenir ses engagements environnementaux face aux pressions économiques. En tournant le dos à l’interdiction des néonicotinoïdes, le législateur français choisit la voie de la régression, au mépris des alertes scientifiques et de l’opinion publique.
Reste à savoir si le gouvernement, par un recours constitutionnel de dernière minute, parviendra à infléchir la trajectoire. Ou si, comme le craignent les ONG, la France s’engage dans une escalade dangereuse, où chaque nouvelle crise agricole justifiera une nouvelle dérogation, jusqu’à vider de leur substance les interdictions les plus emblématiques.
Le débat est désormais entre les mains des Sages du Conseil constitutionnel. Et, au-delà, dans celles des citoyens, qui ont montré par leur pétition qu’ils ne sont pas prêts à laisser mourir les abeilles pour quelques betteraves.
