La Réserve fédérale américaine a proposé en mars 2026 un allègement significatif des exigences de capital pour les huit plus grandes banques du pays, dont JPMorgan Chase et Goldman Sachs. Cette initiative, accueillie favorablement par le secteur bancaire, inquiète certains observateurs qui y voient une érosion progressive du cadre prudentiel issu de la crise de 2008 visant à l’examen des failles identifiées dans les tests de résistance annuels censés garantir la stabilité du système financier américain.
L’héritage Dodd-Frank sous pression
La loi Dodd-Frank, adoptée en 2010 en réponse à la crise financière mondiale, avait établi les tests de résistance comme un outil central de la supervision prudentielle américaine. Imaginé par le congressman Barney Frank, ce dispositif vise à vérifier que les grandes institutions bancaires peuvent absorber des pertes significativas dans un scénario de récession sévère. Ces tests constituent l’un des piliers du dispositif censé prévenir une nouvelle crise systémique.
Or, depuis 2018, les modifications réglementaires adoptées sous l’administration Trump ont permis à environ deux tiers des banques américaines de se soustraire à ces exercices de résilience. Cette dérogation massive a considérablement réduit le périmètre de la supervision, créant une rupture dans l’édifice prudentiel mis en place après 2008. Comme le souligne l’Institut Veblen dans une analyse du 12 mars 2026 : « L’idée que les exigences de fonds propres entravent le crédit aux ménages et aux entreprises est politiquement commode, mais n’est pas corroborée par la littérature scientifique. »
Les propositions de mars 2026
Le 12 mars 2026, Michelle W. Bowman, vice-présidente de la Fed chargée de la supervision, a annoncé des propositions visant à réduire les exigences de capital pour les huit plus grandes banques américaines. Cette initiative, soumise à une consultation publique de quatre-vingt-dix jours, représente une nouvelle étape dans l’allègement du cadre réglementaire.
Les résultats des tests de résistance 2024 avaient montré que les principales banques américaines pouvaient résister à une récession, mais faisaient face à des défis structurels. La Fed justifie sa proposition par la volonté de soutenir l’activité économique et de réduire les charges pesant sur les établissements bancaires. Pour JPMorgan Chase, Bank of America ou Goldman Sachs, une diminution des exigences de fonds propres représenterait une libération de capital susceptible de favoriser l’octroi de crédits.
Cette logique se heurte cependant à un argumentaire solide. Jean-Paul Pollin, économiste associé au Cercle des économistes, rappelle dans une analyse du 20 avril 2026 le cycle historique des crises financières : « De la Grande Dépression de 1929 à celle de 2008, en passant par la crise des Savings and Loans (1980-90), on observe que ce sont des relâchements des réglementations financières qui ont été à l’origine de ces événements, faisant généralement suite à des périodes d’innovations et de prospérité du secteur financier. » L’économiste met en garde contre la tentation de répéter le scénario de l’ère Bush (2001-2009), qui avait « libéré le crédit » et contribué à la crise des subprimes.
Une fragilité structurelle du système bancaire US
Les interrogations sur l’opportunité de cet allègement régulatoire surviennent dans un contexte de tension palpable sur les marchés. Le 31 décembre 2025, la Réserve fédérale a effectué une injection massive de liquidités de 74,6 milliards de dollars en une seule nuit — comprenant 31,5 milliards de dollars de Treasuries et 43,1 milliards de dollars de MBS (hypothèque titrisées). Cette opération, la plus importante depuis longtemps, révèle une fragilité structurelle du système bancaire américain. L’injection de cette ampleur suggère que les établissements bancaires peinent à trouver des financements sur les marchés, contraignant la banque centrale à intervenir directement.
Cette intervention de fin d’année peut s’analyser comme un indicateur avancé de tensions latentes au sein du système financier. Elle illustre le paradoxe d’une politique monétaire qui, en réduisant les exigences de fonds propres, potentiellement réduit la capacité d’absorption des chocs par les institutions les plus systémiques.
Le différentiel réglementaire transatlantique
Au-delà des considerations de politique intérieure américaine, les propositions de la Fed soulèvent des questions de compétitivité réglementaire. Les États-Unis fonctionnent encore sur le cadre Bâle II, tandis que l’Europe a mis en œuvre Bâle III depuis une décennie, selon les données de la Banque de France. Cette difference se traduit par des exigences de fonds propres sensiblement différentes : en Europe, le ratio de levier pour les grandes banques oscille entre 3 % et 4 %, contre des standards moins exigeants aux États-Unis.
Cette divergence crée une distorsion de concurrence entre les établissements financiers des deux rives de l’Atlantique. Les banques américaines bénéficient d’un cadre moins contraignant, ce qui leur permet de dégager des rentabilité plus élevées sur certaines activités. L’Europe observe cette situation avec préoccupation. En février 2026, les ministres des Finances allemand (Lars Klingbeil) et français (Roland Lescure) ont adressé une lettre à la Commissaire européenne aux Services financiers, Helena Albuquerque, réclamant un « paquet de simplification des services financiers » à l’échelle européenne.
Cette pression européenne en faveur d’un alignement par le bas inquiète la Revue Banque, qui met en garde dans son édition du 16 avril 2026 : « Une telle initiative implique une moindre capacité d’absorption des chocs. Comme l’Europe scrute en permanence ce que font les États-Unis, un suivisme sans réflexion est de nature à nous mettre en risque sans en tirer de capacités nouvelles. » L’argumentaire repose sur le constat que la simplification réglementaire ne peut se faire au détriment de la solidité du système financier.
Perspectives et enjeux
L’issue de la consultation publique de quatre-vingt-dix jours sera déterminante pour l’avenir du cadre prudentiel américain. Si les propositions de la Fed sont adoptées, elles renforceraient la tendance à la dérégulation amorcée en 2018 et accentueraient le différentiel avec les standards internationaux. Les critiques soulignent que les stress tests, privés d’une partie de leur portée, perdent de leur efficacité en tant qu’outil de supervision.
Reste à savoir si l’administration américaine poursuivra sur cette trajectoire dans un contexte de volatilité des marchés et de tensions géopolitiques accrues. Les discussions pour un allègement réglementaire s’inscrivent dans un débat plus large sur l’articulation entre stabilité financière et compétitivité économique. De ce côté-ci de l’Atlantique, les régulateurs européens semblent determinés à ne pas suivre aveuglément cette voie, même si le lobbying du secteur bancaire européen en faveur d’un alignement sur les standards américains reste intense.
L’héritage Dodd-Frank, censé prémunir le système bancaire contre les crises systémiques, se trouve ainsi à un carrefour décisif. Entre les exigences de fonds propres et la rentabilité bancaire, le équilibre reste fragile, et l’histoire financière rappelle que les relâchements réglementaires finissent souvent mal.





